Aurel Ramat, la correction faite homme

Aurel Ramat a travaillé quatre ans au «Devoir» dans la dernière moitié des années 1950.
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Aurel Ramat a travaillé quatre ans au «Devoir» dans la dernière moitié des années 1950.

Rares sont les livres québécois qui n’ont pas profité par la bande de son savoir. Pourtant presque personne dans le grand public ne connaît Aurel Ramat, père d’une grammaire typographique célèbre. Il est mort le 20 mai, à l’âge de 90 ans.

Faute de règles fixées par un institut de normalisation comme il s’en trouvait dans d’autres pays, c’est l’ouvrage personnel de ce typographe qui a été adopté largement depuis plus de 30 ans pour fixer les usages typographiques au Québec.

Depuis 1982, date de la première édition de son livre, le nom de Ramat résonne de façon unique dans le monde de l’édition. On dit « passe-moi le Ramat » comme on dit passe-moi le Robert ou le Grevisse. Le Ramat de la typographie s’est vendu depuis à des centaines de milliers d’exemplaires. Il a été mis à jour à l’occasion d’une dizaine de rééditions.

En Europe, des institutions d’enseignement des arts graphiques, dont la célèbre École Estienne, ont fourni pendant des décennies des spécialistes au monde de l’édition. Il en va tout autrement de ce côté-ci de l’Atlantique. Aussi le Ramat de la typographie a-t-il constitué à lui seul et pendant très longtemps une sorte d’université portative en la matière.

Pratiques nouvelles

Au critique Réginald Martel, Aurel Ramat rappelait en 1995 que les codes typographiques avaient été nombreux en France, mais que de pareils outils faisaient défaut au pays des érables. En France, expliquait-il, le premier code, « au début du XVIe siècle, fut celui de Geoffroy Tory, L’art et la science de la proportion des lettres. C’est lui qui a inventé l’apostrophe (on écrivait : lapostrophe), la cédille et les accents. Au XVIIe siècle, Robert Estienne a intégré tout ça dans son dictionnaire de la langue ».

À l’heure où, grâce à l’arrivée de l’ordinateur, tout le monde peut aspirer à devenir typographe, Ramat a joué le rôle d’un passeur de savoirs anciens au service de pratiques nouvelles.

Aurel Ramat s’intéresse à l’usage des majuscules, aux fautes de ponctuation, aux abréviations et aux césures des mots qui produisent ce qu’on appelle dans le jargon des veuves et des orphelins. Ce sont là quelques règles parmi un ensemble plus vaste qui permettent à un texte d’être plus cohérent et facilement lisible, ce qui est déjà beaucoup.

Linotypiste

Né en 1926 à Modane, en pays savoyard, Aurel Ramat étudie la typographie, art noble où les ouvriers sont parmi les plus éduqués. On y regarde souvent de haut les journalistes, à qui l’on corrige fond et forme. En France, Ramat tente de se lancer en affaires. Ce n’est pas pour lui, comme il le rappelle dans Aurel Ramat, qui est-ce ?, une autobiographie publiée à compte d’auteur en 2012. Dans ce livre se trouvent curieusement plusieurs erreurs en regard du code du métier qu’il a contribué à établir.

Aurel Ramat va travailler en France pour un journal, Le Dauphiné libéré. On le trouvera par la suite exerçant son métier en Californie, puis comme correcteur d’épreuves aux Nations unies, à New York.

Il arrive à Montréal le 2 juin 1955. Il y est engagé au Devoir comme linotypiste, une invention américaine extrêmement complexe où, à partir d’un clavier semblable à une grosse dactylo, l’opérateur commande les actions de composition de grands et lourds magasins de caractères. De la mécanique complexe de cette machine provient finalement des lignes complètes bonnes à imprimer.

À l’imprimerie du Devoir, Aurel Ramat découvre le premier jour que les claviers canadiens-français ne sont pas les mêmes qu’en France. « Je me suis assis devant une machine à trois magasins, pour faire des corrections. À ma grande surprise, le clavier était différent des machines françaises. Je n’ai rien dit, mais la sueur me coulait sur le front, tellement j’étais nerveux. » Il passera quatre ans au Devoir.

Pour exercer pareil métier, il faut avoir l’oeil vif et connaître à fond les usages de la mise en page ainsi que la langue. Couler un texte dans le plomb exige des typographes qui donnent du poids à chaque mot. De 1967 à 1989, Aurel Ramat sera monteur au Montreal Star, puis travaillera pour le quotidien The Gazette, comme correcteur d’épreuves. Méticuleux, précis, cultivé, il a légué l’assurance de son métier.

5 commentaires
  • Jean-Luc Malo - Abonné 1 juin 2017 09 h 12

    Merci de souligner l'immense contribution d'Aurel Ramat

    Monsieur Nadeau,
    Cette nouvelle m'a beaucoup attristé. J'ai les dernières éditions du Ramat, et j'en ai une dédicacée en 2003. C'est que l'ouvrage de M. Ramat dépasse le champ de la simple typographie, il traîte de tant de sujets utiles et est présenté de façon pratique.
    Y aura-t-il une relève, un suivi?
    Parmi les auteurs francophones (français, aussi, car il faut tenir compte des us et coutumes de chacun sur cette question...) dans le domaine de la typographie, quel autre ouvrage me suggéreriez-vous?
    Jean-Luc Malo
    abonné

    • Charles Lebrun - Abonné 2 juin 2017 15 h 15

      Je crois que je peux répondre à votre question. Je suis un travailleur autonome en édition électronique depuis près de 30 ans et, en plus de mon Ramat, j'aime bien utiliser le "Mémento Typographique" de Charles Gouriou aux Éditions du Cercle de la Librairie.
      ISBN 978-2-7654-0447-7
      Ce manuel est très complet et apporte une approche plus "française" des règles typographiques. Tu peux le commander auprès de ton libraire.

      L'autre manuel de référence que j'aime bien pour un document destiné à la France, c'est le "Lexique des règles typographiques en usage à l'imprimerie nationale" écrit par un collectif.
      ISBN 978-2-7433-0482-9
      Encore plus complet que le Gouriou, mais, un peu "ancien" et difficile de s'y retrouver.

      Le Ramat demeure nettement mon préféré. Facile à consulter et très bien adapté à notre réalité québécoise. De plus, il existe en format électronique, ce qui facilite la recherche!

      Charles Lebrun, Québec

  • Pierre Fortin - Abonné 1 juin 2017 09 h 26

    Hommage à ce grand maître


    Merci Monsieur Nadeau de nous rappeler la mémoire de ce grand monsieur.
    Aurel Ramat était un maître dans son art qui, même s'il était plutôt méconnu du grand public, fut la référence incontournable pour tous ceux qui font métier de l'écrit et de l'imprimé. Quiconque a bénéficié de sa formation et de ses lumières peut témoigner de sa dévotion à la langue française et à sa bonne tenue.

    Souhaitons qu'on saura reconnaître à sa juste mesure sa grande contribution à notre langue nationale à une époque où elle avait bien besoin de soutien. Espérons aussi que le Conseil des arts et des lettres du Québec saura fournir une autre réponse à l'entrée " Aurel Ramat " que « Aucun résultat pour votre recherche ».

  • Daniel Faucher - Abonné 1 juin 2017 10 h 11

    La typographie supplantée par la créativité graphique

    Le fils de typographe que je suis ne peut que remercier M. Nadeau pour ce texte sur un personnage très important pour la typographie de ce côté de l'Atlantique. Même si son "Ramar de la typographie" est un classique, ce classique a été progressivement remplacé par la "créativité graphique" au fur et à mesure de la démocratisation de l'édition avec l'arrivée des ordinateurs personnels. Mais un classique reste un classique. Je ne désespère pas qu'un jour, notamment avec le vieillissement de la population, on finira pas redécouvrir que les fins caractères ne peuvent être remplacés, pour la lisibilité, par un simple accroissement des espaces blancs entre les lignes ou entre les lettres. Les ruptures par rapport aux vieilles continuités finissent presque toujours par se rattacher un jour ou l'autre à ces vieilles continuités qu'a défendues toute sa vie M. Ramat.

  • Monique Bisson - Abonné 1 juin 2017 13 h 02

    Un mentor des plus nobles!

    En effet, merci M. Nadeau, de cet hommage tant mérité eu égard au travail de moine que M. Ramat n'a eu de cesse d'exercer tout au long de sa vie. À une époque où la profession de langagière, de langagier prenait son envol au Québec, nous avons été nombreuses et nombreux à puiser dans Le Ramat de la typographie une base plus que solide pour nos écrits à venir.

    Comme d'autres personnes, je souhaite vivement que le Québec lui rende l'hommage qui lui revient de droit tellement il a contribué à bâtir notre français d'ici et d'aujourd'hui.

    Monique Bisson, Gatineau