L’amour n’est ni un conte de fées ni une marchandise

« Je ne pense pas que ce soit vraiment l’amour qui m’inspire, mais l’expérience de l’amour», souligne Maude Veilleux.
Photomontage: Tiffet « Je ne pense pas que ce soit vraiment l’amour qui m’inspire, mais l’expérience de l’amour», souligne Maude Veilleux.

« Ceux qui parlent de révolution et de lutte de classes sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu’il y a de subversif dans l’amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre », promet le situationniste belge Raoul Vaneigem en 1967 dans Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations.

Sébastien B. Gagnon aurait pu placer cette phrase mythique en exergue de son recueil Mèche (L’Oie de Cravan), tant elle décrit presque trop précisément le projet de ces 54 poèmes de résistance et de bienveillance, follement rédigés en autant de jours et envoyés à une fille pour la mettre en garde contre les périls de la révolte, ainsi que contre l’existence en général.

« Tu tiendras la mèche et moi l’allumette mon / amour / oui je dirai mon amour dans ces temps-là infinis / l’instant où nous fermerons les yeux pour vivre / l’instant où nous les ouvrirons / une autre fois les barbares enverront les étudiants / au stand de tir / pour les surprendre devant la cible », écrit le trentenaire dans ce deuxième livre à vie, en lice pour le Prix des libraires du Québec, catégorie Poésie.

« Je me demandais comment on fait pour dire à quelqu’un avec qui on veut faire un bout de chemin qu’on est motivé par le désir de changer les choses autour de nous », explique-t-il au bout du fil, au sujet de ce « récit d’un amour subversif qui réussit à passer par-dessus les tranchées », dans la poussière pas encore tout à fait retombée du Printemps érable.

« Il faut l’annoncer d’une belle façon à la personne aimée, qu’on veut lutter, ajoute-t-il, et ce livre-là dit : “Ça va être un sacré combat, ça va être rock’n’roll, ça va brasser, mais ça va être le fun. On va créer de belles affaires.” »

Le vrai poème d’amour est-il donc toujours subversif ? « C’est le désir qui est subversif », précise la poète et professeure titulaire au Département des lettres et communications de l’Université de Sherbrooke Nathalie Watteyne. « On ne peut pas dire son désir dans des formes convenues, dans des schèmes connus. Il faut chaque fois singulariser le désir. »

Le poème d’amour comme contre-discours

Le professeur allemand Karlheinz Stierle, pour qui la poésie oppose toujours un contre-discours aux discours sociaux dominants, goûterait sans doute avec joie le Barbare amour (Le Quartanier) de Charles-Philippe Laperrière, à qui nous soumettons le mot « subversion ».

« L’amour dans mon petit livre est absolument subversif, oui, mais dans un sens assez précis, commente-t-il, c’est-à-dire qu’il l’est forcément dans un monde qui fait s’effondrer la sexualité et l’amour au profit d’un principe pornographique, qui est un principe de marché. L’amour est subversif dans la mesure où le sentiment d’amour est une mise entre parenthèses du temps social, un aparté dans une époque qui appelle une espèce de participation presque permanente des forces humaines fonctionnalisée par l’économie. L’amour, c’est vraiment le contraire de ça. C’est un moment d’arrêt, de suspension. Ce n’est pas le présent productiviste. »

Bien qu’ils ne soient en rien jovialistes et qu’ils envisagent le rapport au corps dans ses dimensions les plus troubles en évoquant par exemple la violence du viol, les poèmes de Charles-Philippe Laperrière s’inscrivent en porte-à-faux avec une poésie du désenchantement amoureux qu’incarne sans compromis Maude Veilleux dans ses recueils parus à L’Écrou.

Extrait d’un texte tiré de Last call les murènes qui, tout comme Les choses de l’amour à marde (un titre qui se passe d’exégèse), met le feu aux contes de fées : « J’ai rêvé que tu m’écrivais un long poème / sur toutes les filles avec qui t’as bagné / y’en avait deux cent soixante-quinze / je trouvais que ça faisait beaucoup / tu ne partageais pas mon avis […] »

« L’amour comme on l’entend aujourd’hui est plutôt un outil pour endormir le monde, regrette l’écrivaine jointe par courriel. Ç’a plutôt l’effet inverse de renverser l’ordre social. Ça nous occupe l’esprit pour ne pas penser à autre chose. On ne peut pas s’en sortir. On apprend très jeune que l’amour doit être notre goal. Surtout les filles. On devient obsédées par l’amour jusqu’à le vider de sens. »

Bien que Maude Veilleux contemple avec circonspection l’idée de l’Amour avec un grand A, sa poésie des expériences multiples, aussi grisantes que parfois délétères, nomme une soif inextinguible d’exultations, passant souvent par la rencontre de l’autre, avec tous les risques et les éblouissements que ça comporte.

« Je ne pense pas que ce soit vraiment l’amour qui m’inspire, mais l’expérience de l’amour, clarifie-t-elle. Un mélange entre le couple et le désir. Le couple canalise le quotidien, offre mille possibilités, des tonnes de déclinaisons de moments tendres ou laids. Et puis le désir, c’est à mon sens le sentiment le plus fort. Pas seulement le désir amoureux ou sexuel, mais tout type de désir. La bouffe, la drogue, le désir d’écrire un bon paragraphe… Le désir qui fait mal au corps. Je suis une taker. Je veux des choses. Mes poèmes, ce sont de petites prières pour les avoir. »

La langue de l’amour

Aventure totale du langage, la poésie permet presque par magie de vivre dans un second temps, comme en reprise, les sensations de l’amour qui irradient le corps. Charles-Philippe Laperrière chante ainsi, dans Barbare amour, « la petite grâce absolue des choses vues / pour lesquelles il est vital d’avoir / le nom le plus juste et le plus grand égard », trois vers qui encapsulent parfaitement ce livre s’agenouillant devant l’amour et le langage avec le même sens du sacré.

Pourrait-on conclure, le coeur rempli d’espoir, qu’on écrira des poèmes d’amour tant et aussi longtemps que l’appétit pour un réel et vertigineux partage avec l’autre irriguera les veines de ce monde ? « La poésie amène au langage une expérience des sens ou de la perception qui n’a pas encore été portée au langage, rappelle Nathalie Watteyne. S’il y a des millions de poèmes d’amour, c’est parce qu’il y a des millions d’expériences singulières qui n’ont pas encore été portées au langage. »

2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 28 mai 2017 01 h 58

    ni l 'un ni l'autre, ca ne vous satisfait pas

    Ni l'un ni l'autre, qu'est-il donc alors,une émotion, ca ne vous satisfait pas

  • Francois Drolet - Inscrit 29 mai 2017 08 h 58

    Désir-plaisir/Désir-souffrir

    L'amour est issu de la littérature. Avant qu'il ne soient écrit, qui aurait pu décrire, expliquer les multiples vertiges de l'amour ? Ces vertiges qui nous gonflent d'extase, nous plongent aussi dans le noir.
    Le désir d'aimer n'est-il pas avant tout suggestif ? Voilà pourquoi il est si passionnant, si satisfaisant, si inspirant d'écrire sur l'amour.