Catherine Dorion et Ludmila Oulitskaïa en résistance avec le présent

Pourquoi diable l’humain vivant en société aime-t-il à ce point rester immobile alors que sa seule condition le condamne à mourir au bout de quelques dizaines d’années?
Illustration: Tiffet Pourquoi diable l’humain vivant en société aime-t-il à ce point rester immobile alors que sa seule condition le condamne à mourir au bout de quelques dizaines d’années?

Avouez que la question mérite d’être un peu plus souvent posée : pourquoi diable l’humain vivant en société aime-t-il à ce point rester immobile alors que sa seule condition le condamne à mourir au bout de quelques dizaines d’années ? Pourquoi se contente-t-il des cadres, des normes, des balises qu’on lui impose, sans revendiquer, ni désirer, autre chose, de mieux, de différent, de plus adapté à son temps ou à ses nouvelles aspirations ?

Pourquoi ne devient-il pas l’écrivain passionné de sa propre vie et surtout de l’histoire collective à laquelle il prend part, préférant laisser à d’autres l’écriture de cette narration? Et parfois, mais pas trop, s’en plaindre !

« Il me semble que nous n’avons pourtant pas grand-chose à perdre », écrit l’artiste, militante et essayiste Catherine Dorion dans Les luttes fécondes (Atelier 10) en montrant du doigt, dès les premières pages, cette force invisible qui nous rend trop souvent immobiles face à la vie. « Cette force, c’est elle, bien plus que Couillard ou Trump ou la finance mondiale, qui empêche tout, qui détruit tout, qui envoie le meilleur de la vie aux poubelles avant même qu’on ait pu y goûter. »

Photo: Franie-Éléonore Bernier Catherine Dorion

Pourfendre l’immobilisme ambiant : le micro-essai aurait pu s’arrêter là, mais tout comme À conserver précieusement (Gallimard), assemblage de chroniques de Ludmila Oulitskaïa, scénariste, romancière et dramaturge russe parmi les plus lus de son époque, il va heureusement plus loin en imposant très vite son éloge du désir, de la passion et du courage d’exister comme seul remède à la médiocrité et l’inertie du présent.

« Avec les années, je me dis que, sans la mort, il n’y aurait pas de vie, écrit l’intellectuelle russe dans un texte consacré à cette finalité de la condition humaine. C’est elle, si monstrueuse, si implacable, ce squelette armé d’une faux que tous détestent et craignent, c’est elle qui rend plus intense la joyeuse sensation d’exister […]. Elle est ce que l’on appelle en cuisine moderne un exhausteur de goût. »

Sortir du cadre

Attendre sans bouger ou exister ? Ludmila Oulitskaïa et Catherine Dorion ont fait leur choix et l’affirment dans deux bouquins issus de parcours différents — l’une a pratiqué la résistance intellectuelle et morale dans un pays traversé par ses autocraties, l’autre a laissé l’anticonformisme de son histoire familiale teinter ses revendications sociales. Elles demandent en choeur « comment espérer accomplir quelque chose de différent si, toujours, nous épousons la forme exacte de ce qui est déjà là », écrit Catherine Dorion. « Mais où est la frontière entre l’instinct de conservation et la complaisance envers soi-même érigée en principe ? » ajoute Ludmila Oulitskaïa dans une analyse fine de l’égoïsme et de son potentiel à enfermer « l’homme dans un piège extrêmement solide, celui de la solitude ».

L’égoïsme est sournois. C’est lui qui empêche de n’espérer rien de plus que la suite prévisible des choses, qui nourrit les peurs devant l’imprévisible et qui vient surtout tuer ce désir collectif d’amener cette suite des choses ailleurs. Un peu comme le fait un couple perdu dans ses petites habitudes, dans ses certitudes et dans le caractère préformaté du modèle occidental qui s’est imposé à lui, estime Catherine Dorion dans un essai qui explore la notion de désir, dans un va-et-vient entre l’intime et le collectif, pour mieux en montrer le caractère fondamental.

« Tant que nous ne nous serons pas redonnés les uns aux autres, nous demeurerons faibles devant ceux qui tentent, à grand renfort d’écrans et de cynisme, d’émasculer notre désir », écrit-elle en appelant à retrouver « toute cette libido que nous avons écrasée sous toutes sortes d’anesthésiants — workaholism, télévision, pilules, Facebook, alcool, magasinage. Toute cette colère qui cherchait à vibrer bien droite et qu’on a retournée contre nous-mêmes ».

Esquiver les bornes

Cesser de se complaire dans la médiocrité de ce qui nous entoure : voilà l’appel que lance Ludmila Oulitskaïa pour atteindre le sens de la vie ailleurs que là où le conformisme nous force à le trouver. Elle rappelle que l’existence dans des boîtes préfabriquées et des espaces géométriquement bornés peut finir par borner les esprits et s’imposer comme une insulte « à l’oeil et à la terre sur laquelle ils sont implantés », écrit-elle.

Ce qui se présente à nous comme étant rassurant devrait surtout devenir le point de départ de nos luttes, ajoute Catherine Dorion, en rappelant, elle, que « la démocratie n’est pas là pour rassurer. Elle a été imaginée pour que notre vie commune puisse devenir un espace de luttes ouvertes et décomplexées, un espace de sincérité. [La démocratie] n’a rien à voir avec ces injonctions d’ordre et ces promesses de stabilité, avec ces mensonges que nous répétons en masse pour oublier que nous sommes en train de céder notre temps et notre vie contre du vent », peut-on lire dans une critique lucide du présent qui invite au passage à se salir un peu les mains pour « péter les murs » et reconstruire une démocratie qui est, selon cette ancienne candidate d’Option nationale, en miettes « partout autour de nous ».

Le constat a tout pour « saper le moral », autant d’ailleurs que l’évocation de la mort dans nos sociétés devenues habiles à esquiver le sujet pour éviter la dépression, et nourrir au passage la lâcheté, estime Ludmila Oulitskaïa. Mais il devrait surtout inviter à « décupler la valeur et la saveur du temps qu’il nous reste à vivre », ajoute Catherine Dorion, histoire de faire mentir Charles Bukowski, qu’elle cite à dessein : « Le plus terrible n’est pas la mort, mais la vie que vivent les gens avant de mourir, a-t-il écrit dans son journal. Ils n’honorent pas leur vie, ils lui pissent dessus. Ils la chient. Très vite ils oublient comment penser, ils laissent d’autres penser à leur place. La plupart du temps, quand les gens meurent, c’est un non-événement. Il ne reste plus rien à tuer en eux. »

Une tragédie humaine que les deux essayistes tentent de ne plus voir comme une fatalité en rappelant à leur manière qu’à trop chercher à se conformer pour vivre ou à trop vivre dans le conformisme, l’humain ne pourra jamais espérer mieux que ne pas totalement exister.

Les luttes fécondes / À conserver précieusement

Catherine Dorion, Atelier 10, Montréal, 2017, 110 pages / Ludmila Oulitskaïa, traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, Paris, 2017, 400 pages.

1 commentaire
  • Jacques de Guise - Abonné 28 mai 2017 12 h 15

    Écriture et lecture

    Pourquoi ne devient-on pas l’écrivant de sa propre vie se demande-t-on?

    Tout simplement parce qu’on ne nous a pas permis de saisir les enjeux existentiels et relationnels de l’écriture – conçue, dans sa forme dominante instrumentale, comme un simple moyen de communication. On n’a qu’à lire le Programme de formation de l’école québécoise pour s’en convaincre.

    L’écriture est tellement plus que ça. Écrire permet de se clarifier, de mettre en ordre, de se penser, d’émerger, d’advenir. C’est bien une des spécificités de l’écriture par rapport au langage oral, elle requiert un effort de construction, d’ordonnancement, d’articulation, d’enchaînement, etc.

    Autre erreur dramatique perpétuée dans le même programme de l’école québécoise. La littérature s’est accaparée l’écriture de soi en créant le genre autobiographique, alors qu’il est crucial – dans une perspective développementale et langagière - de comprendre la naissance et le développement de l’écriture autobiographique en lien avec le développement de l’individu.

    C’est ainsi que l’on est amené à comprendre l’importance de l’identité narrative. Le narratif n’est pas qu’un genre littéraire (comme le laisse entendre encore une fois le programme de l’école québécoise). C’est par l’écriture que la personne est en mesure de se construire une représentation cohérente de son être, de son devenir et surtout de percevoir l’historicité de son existence. En s’accaparant le genre autobiographique, la littérature a brouillé les frontières entre la littérature et la pensée réflexive sur l’histoire de sa propre vie.

    Bon je m’arrête, mais il y aurait encore tellement à dire.

    Merci M. Deglise, d’avoir déniché ces deux petits bijoux que je ne manquerai pas de lire. Et merci aux deux auteurs – Catherine Dorion et Ludmila Ouliskaia – de nous rappeler le rôle subversif de l’écriture. On comprend ainsi pourquoi l’école québécoise met davantage l’accent sur la lecture que sur l’écriture!