Une Amérindienne dans la ville

L’auteur met en lumière le déchirement des jeunes générations d’autochtones dont les parents ont été victimes des ravages de l’acculturation.
Photo: Éditions David L’auteur met en lumière le déchirement des jeunes générations d’autochtones dont les parents ont été victimes des ravages de l’acculturation.

Anishinaabe de la nation ojibwée, le journaliste vidéo de CBC News Waubgeshig Rice a grandi dans la réserve de Wasauksing, en Ontario. La souffrance, l’humiliation et le désarroi des autochtones, il connaît bien. Leur détermination, leur espoir et leur fierté, il connaît aussi. Et cela se sent dans ce premier roman, Le legs d’Eva, paru en anglais en 2014, trois ans après son recueil de nouvelles Midnight Sweatlodge où il s’intéressait aux traditions amérindiennes.

Avec un souci de justesse et de vérité qui l’honore, l’auteur trouve l’équilibre entre l’image idéalisée de l’autochtone et sa réalité difficile dans cette chronique familiale campée dans une réserve fictive située près du lac Huron, aux abords duquel les Gibson aiment se réfugier : « Dans cette oasis, tout le monde semblait oublier les problèmes de sa communauté. Les maisons délabrées. Les leaders instables. L’alcool. À la plage, tout ça disparaissait, temporairement. »

Malgré un regard dénué de complaisance, ce n’est pas sans violence que Rice initie le lecteur blanc au racisme auquel font face les Premières Nations en relatant le destin tragique de la famille Gibson. Brillante et superbe Ojibwée, Eva Gibson a quitté la réserve afin de poursuivre ses études à l’Université de Toronto : « Personne dans sa famille n’avait jamais obtenu de diplôme d’enseignement supérieur et elle était résolue à obtenir les documents qui attesteraient de sa réussite. »

Chaque jour, Eva affronte les questions et remarques stupides à propos de sa culture, de ses traditions, de ses croyances. La réalité est amère pour celle qui croyait devenir ambassadrice des Premières Nations aux yeux des gens de la ville : « Au lieu de cela, elle trouva, au mieux, une méconnaissance du sort des Premières Nations du Canada, et, au pire, de l’ignorance et un racisme voilé. »

Pis encore, dans les cours d’histoire, elle doit jouer l’Indienne de service pour le compte du professeur, qui aime la confronter aux clichés véhiculés sur les autochtones par l’homme blanc. Or « l’histoire et les souvenirs de cette époque avaient été pratiquement effacés grâce aux autorités, et la nouvelle histoire en train de s’écrire ici négligeait ou ignorait les premiers occupants de cette terre. Mais un par un, de jeunes étudiants comme ces femmes issues de réserves lointaines s’infiltraient lentement dans la psyché de la ville ».

Héroïne devenue martyre

Héroïne aux yeux de ses frères et de sa petite soeur, déjà éprouvés par la perte de leurs parents happés par un chauffard en état d’ivresse deux ans auparavant, Eva devient une martyre après avoir été tabassée à mort par un Montréalais de passage croisé dans un bar : « Aussi longtemps que le coeur de Mark Miller continuerait de battre, justice ne serait pas faite. »

Le sort tragique que réserve Waubgeshig Rice à l’aînée des Gibson n’est pas sans faire écho à celui d’un grand nombre de femmes autochtones à travers le Canada. Outre le fait de rappeler ces horribles drames, dont plusieurs demeurent impunis, l’auteur s’applique à en expliquer les lourdes conséquences sur la communauté en racontant dans les chapitres suivants le destin qui attend les frères et la soeur d’Eva.

À travers les tourments et les gestes de chaque membre de ce clan tricoté serré, Waubgeshig Rice, que l’on pourrait accuser de faire montre de déterminisme à certains endroits, met finement en lumière le déchirement des jeunes générations d’autochtones dont les parents ont été victimes des ravages de l’acculturation. Si quelques écarts de langage dérangent, comme si les dialogues venaient contaminer la narration, Le legs d’Eva s’avère un premier roman aussi émouvant que percutant.

Le legs d’Eva

★★★

Waubgeshig Rice, traduit de l’anglais par Marie-Jo Gonny, Éditions David, Ottawa, 2017, 307 pages

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