Paul Buissonneau, un artiste sous-estimé

Paul Buissonneau a forcé la dramaturgie québécoise à se définir, à s’affirmer.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Paul Buissonneau a forcé la dramaturgie québécoise à se définir, à s’affirmer.

S’il n’en tenait qu’à lui, Paul Buissonneau, homme de théâtre sorti de la grande histoire de la vie, côté jardin, le 30 novembre 2014, aurait déjà un parc à son nom à Montréal. Et pas n’importe lequel : le parc La Fontaine, tiens, dans lequel l’artiste, fondateur du Théâtre de Quat’Sous à Montréal, a fait naître La Roulotte à l’été 1953, ce théâtre jeunesse ambulant qui a fait naître des passions insoupçonnées et posé, sans le savoir, les bases de la dramaturgie contemporaine au Québec, estime Jean-Fred Bourquin, journaliste, producteur de contenus radiophoniques et télévisuels et aujourd’hui biographe de celui qui a été son ami, jusqu’au moment de son départ.

« Le théâtre québécois moderne, c’est Paul Buissonneau », lance-t-il au téléphone à quelques jours de la sortie cette semaine de Paul Buissonneau en mouvement (Boréal), biographie chorale qui cherche à conduire ce créateur exigeant, ce pourfendeur d’immobilisme, cet artiste hors norme, rigoureux et gueulard, à ce rendez-vous avec la reconnaissance qu’il aurait toujours manqué. « Même si les honneurs ne lui déplaisaient pas, dit Jean-Fred Bourquin, Paul Buissonneau était quelqu’un de modeste, qui était le premier à douter de son apport » à la scène culturelle et forcément politique et sociale d’un Québec en mutation. « Il disait qu’il était un simple ouvrier, un artisan, qui n’avait fait dans sa carrière que ce qu’il avait à faire. »

Ainsi, 36 voix se mettent désormais en choeur pour le contredire. « M. Buissonneau est un des très rares génies que j’ai rencontrés », résume dans cet hommage imprimé le comédien Lothaire Bluteau avec la déférence d’un « Monsieur » servi à celui que plusieurs appellent encore et toujours Paulo. « Ce génie tenait à sa manière de toucher les sujets les plus difficiles, les plus subtils, les plus entremêlés, avec un instinct hors du commun ».

« Buissonneau est important parce qu’il est peut-être le premier modèle d’homme de théâtre complet ici, dans notre pays, ajoute le journaliste, écrivain et critique littéraire Robert Lévesque. Je tente de voir qui, avant lui, pouvait être de cette envergure, mais je ne trouve pas. »

Au-delà des cris

Il aura donc fallu le laisser partir, et peut-être aussi un peu cesser de l’entendre vociférer des « Allez vous faire foutre ! » et des « Je vous emmerde », avec cette tonalité tonitruante qui était la sienne, pour le voir : Paul Buissonneau a été bien plus que ce Compagnon de la chanson qui a débarqué à Montréal et au Québec, à la faveur d’une tournée en 1948 où il se produit sur la scène du Monument-National avec Édith Piaf. Bien plus, que celui qui a amené le théâtre en plein air aux enfants, avec la complicité de Claude Robillard, directeur des parcs de la Ville de Montréal. Bien plus aussi que le Picolo qui, avec ses objets, brocardait « les travers des adultes » et se moquait du « manque de discernement de l’autorité » sur les ondes de Radio-Canada.

Il a lancé des carrières importantes, il a forgé des comédiens, des metteurs en scène, des scénographes devenus exemplaires. Il a été aussi celui qui a forcé la dramaturgie québécoise à se définir, à s’affirmer, à tracer ses contours, dans l’audace et l’appropriation, rappelle Jean-Fred Bourquin. Et il l’a fait surtout en ne se souciant pas des forces inertes et conservatrices autour de lui qui n’ont jamais cessé de le mépriser.

À son époque, en effet, le théâtre est sous la férule des Jean Gascon, Jean-Louis Roux, Yvette Brind’Amour et Mercedes Palomino, qui transposent ici, avec grande autorité, une dramaturgie « de colonisés », note Jean-Fred Bourquin en citant André Brassard, dramaturgie collée sur des codes importés de France et respectés à la lettre.

Un « nous » théâtral

« Dans notre pays, où on essayait d’interpréter les classiques comme les Français les jouaient, résume le comédien Gabriel Arcand, Paul a apporté une espèce de folie, de fantaisie, de réinvention du théâtre. Il a été un des premiers relecteurs du théâtre qu’on a connus ici. Il faisait des relectures de pièces. »

Du coup, tout ce monde-là « regardait Buissonneau comme un saltimbanque, alors qu’il était un créateur qui faisait évoluer le théâtre dans ce pays », écrit Jean-Fred Bourquin. « […] C’était une manière [pour eux] d’empêcher l’évolution. » Et Buissonneau disait d’ailleurs à leur propos : « Ils nous retardent ! »

L’histoire peut finir par être cruelle envers le conformisme et les rectitudes, comme en témoigne Michel Tremblay, homme de lettres et de théâtre, qui a eu une fulgurance culturelle en 1957 face à La tour Eiffel qui tue, pièce de Guillaume Hanoteau, livrée sur les planches du Théâtre de la Verdure — un lien culturel qui mériterait sans doute d’être rebaptisé à la mémoire de Paul Buissonneau ! « Je découvrais ce que pouvait être le théâtre, dit-il dans les pages de cette biographie. Je me suis dit : “C’est ça que je veux faire, c’est de ce côté-là que je veux aller, je veux faire partie de ces gens-là.” »

Onze ans plus tard, Les belles-soeurs voyaient le jour, avec quelque part dans les coulisses de cette oeuvre aujourd’hui devenue patrimoniale la silhouette de Paul Buissonneau. « Oui, j’ai été influencé par [lui], cette espèce de fou qui se permettait de mettre toutes sortes de choses dans ses spectacles », poursuit Michel Tremblay dans cet ensemble de voix qui, au bout du compte, forme un tout respectueux, pas trop complaisant et surtout pas laudatif.

Une personne atypique

Marcel Sabourin y souligne que jamais il n’avait pu imaginer, avant de rencontrer le bonhomme, quelqu’un pouvant gueuler autant quand il était enragé. « Même à quatre-vingts ans, je reste encore traumatisé », dit-il. « Nous l’avons aimé et haï en même temps, ajoute Louise Forestier, qui a été de L’Osstidcho, qui a vu le jour sur les planches du Théâtre de Quat’Sous. Buissonneau est d’ailleurs malgré lui l’auteur du nom donné à cette revue artistique et vindicative. Exaspéré par cette jeunesse décousue et arrogante se complaisant dans son manque de rigueur, il leur a alors lancé un jour de répétition : « Fourrez-vous-le dans l’cul, votre ostie de show ! » « Il nous énervait et il avait raison. Il nous engueulait et nous savions qu’il n’avait pas tort de nous remettre en question », reconnaît la chanteuse aujourd’hui.

Dans les nombreuses conversations que Jean-Fred Bourquin a eues avec l’homme de théâtre, l’une fait référence au philosophe italien Giorgio Agamben, qui a écrit que seul « peut se dire contemporain celui qui ne se laisse pas aveugler par les lumières du siècle et parvient à saisir en elles la part de l’ombre, leur sombre intimité ».

Paul Buissonneau, c’est ça, dit Jean-Fred Bourquin. « Il a la stature d’un Peter Brook, ce grand metteur en scène britannique qui a fait entrer le répertoire classique dans l’ère moderne », avec, comme Brook, cette impression de travailler pas seulement pour le théâtre, mais « contre la destruction du monde et de l’humain », disait-il. Un combat noble qui contribue lui aussi à faire de Paul Buissonneau un éternel.
 

2 commentaires
  • Serge Picard - Abonné 24 mai 2017 08 h 07

    Un souvenir impérissable

    Je me rappelle lorsqu'il n'y avait pas encore de télévision à la maison avec mon père j'avais probablement 9 ans nous sommes allez à l'île Sainte- Hélène voir La Roulotte qui se promenait de parc en parc de Paul Buissonneau qui incarnait Picolo dans une sorte de théâtre pour enfants.
    J’avais un imaginaire d’enfant pas encore pollué par la télévision internet et le cinéma et pour la première fois vous avez devant vous du théâtre avec une histoire et des comédiens en chars et en os.
    J’ai regardé le spectacle les yeux les oreilles et la bouche grande ouverte, un souvenir impérissable.
    Merci pour ce cadeau M. Buissonneau.

  • Jean-Luc Malo - Abonné 24 mai 2017 13 h 14

    Je n'achèterai pas ce livre

    Malgré tout le respect et l'affection même (j'ai fréquenté les spectacles de la Roulotte) que j'ai pour M. Buissonneau, je n'achèterai pas ce livre écrit par M. Bourquin. Formuler des opinions légères que: 1) le TNM véhiculait l'orthodoxie du théâtre de France ici alors que cette même troupe était louangée pour "dépoussiérer le théâtre de Molière" non seulement ici mais en France dans les années 50; et 2) le théâtre du Rideau Vert véhicule une dramaturgie de colonisés; quoi qu'on en dise, Mesdames Brind'Amour et Palomino ont permis la création en août 68 des Belles soeurs, donc ont fait confiance au couple Tremblay-Brassard. M. Bourquin n'a pas raison d'avoir des opinions si tranchées et biaisées. Que la personnalité de M. Buissonneau ne cadre pas avec tout troupe déjà fondée (que ce soit le TNM ou le Théâtre du Rideau Vert), c'est bien compréhensible.
    Jean-Luc Malo
    amateur de théâtre