Lise Demers contre le culte du jetable

L’auteure signe un rare roman social considérant les personnes en situation d’itinérance avec une réelle compassion.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’auteure signe un rare roman social considérant les personnes en situation d’itinérance avec une réelle compassion.

Parce qu’il fait bon au printemps se délester de ce qui encombre le sous-sol, les Québécois laissent présentement à la rue, empilés pêle-mêle, des objets de toutes sortes. Autrement dit : c’est la saison des grosses poubelles, ou de ce qu’il convient poliment d’appeler la « collecte des résidus encombrants ». Une balade en voiture dans un quartier de classe moyenne-élevée vous permettra de constater à quel point le mot « déchet » ne définit pas la même chose partout. L’anthropologue du détritus vous le confirmera : en Occident, on jette avec la même frénésie que l’on consomme.

Olga se définit comme une glaneuse. Vos ordures, c’est son trésor. La vieille dame russe, ayant fui la guerre pour la clémence du ciel montréalais, initie bientôt à sa fructueuse pratique Denise Lavallée, femme à la dérive de 45 ans qui avait jusque-là vécu « à l’intérieur du système », et non dans sa marge.

« Elles revinrent en ville lourdement chargées de trophées inimaginables », écrit Lise Demers dans Gueusaille, roman imaginé autour de l’amitié improbable entre ces deux paumées, qui cueillent dans les bennes à ordures des bouées auxquelles s’accrocher. « Incroyable, les objets qu’elles pouvaient dégoter en bon état, parfois neufs de l’année précédente, ou défraîchis à peine ! »

Au coeur de la crise du verglas de 1998, elles rencontrent pendant une chasse au bois de chauffage François, lui aussi à la dérive après une rupture affreuse. Ils s’installeront bientôt tous dans un camp de fortune sur le bord de l’eau, à Rawdon.

L’humanité en deux clans

Scénario désormais trop familier dans notre actualité : « La compagnie avait menacé de déclarer faillite et obtenu des millions des gouvernements. Deux ans plus tard, elle n’en fermait pas moins plusieurs usines et licenciait sept mille deux cents travailleurs. » Parmi ces employés licenciés : Denise Lavallée.

Rare roman social considérant les personnes en situation d’itinérance avec une réelle compassion, Gueusaille raconte une époque où le jeter-après-usage ne définit plus strictement que notre rapport aux objets, mais aussi notre rapport aux autres. Utilisée par son mari parti avec une autre femme et utilisée par son employeur prêt à la mettre à la porte malgré sa compétence, Denise « avait progressivement cessé de voir ses amies, par manque d’argent pour les suivre dans leurs activités […]. Elle lisait dans leur regard une incompréhension gênante […] ». Elle est celle dont parlent les campagnes de sensibilisation d’organismes d’aide aux démunis lorsqu’elles affirment que « ça peut arriver à tout le monde ».

 

Vibrante tendresse

Si le mot « gueusaille » désigne un peu durement une « troupe de gueux », les clochards célestes qu’accompagne Lise Demers connaissent au moins la quiétude du sommeil du juste. Le portrait brille moins par son goût pour la nuance que par sa vibrante tendresse envers ces pittoresques vagabonds.

« L’humanité selon Olga se divisait en deux clans irréductibles : ceux qui avaient fait la guerre, et les autres. Ceux qui l’ont connue, par solidarité, s’entraident, les autres, par bonne conscience, s’en remettent aux institutions chargées d’adoucir et de masquer la réalité. » Fable émue et souvent empreinte de colère au sujet de ceux qui chaque jour vivent cette guerre qu’est la faim, Gueusaille rappelle que la vraie saleté n’est pas toujours celle que l’on croit, et que les fleurs les plus résistantes poussent parfois à l’ombre des poubelles.

« Que les commerçants relèvent en bloc d’un cran leur standard et ni elle ni Denise n’auraient de lieu où se réchauffer l’hiver. Encore moins de toilettes accessibles. Portrait pessimiste que contestait Denise. Il y aurait toujours de grands magasins où se promener au chaud d’un étage à l’autre pouvait gruger plusieurs heures de la journée. À maintes reprises, elle avait pu y écouter les bulletins de nouvelles et elle s’était même assoupie, un jour, dans un fauteuil en montre. Oh, pas longtemps ! Un employé l’avait réveillée, inquiet de sa santé. » Extrait de «Gueusaille»

 

Précision

Le livre Gueusaille dont il est ici question est en fait la réédition d’un roman publié initialement en 1999, sous le même titre, aux Éditions Lanctot.

Gueusaille

★★★

Lise Demers, Sémaphore, Montréal, 2017, 203 pages