La décroissance en 50 penseurs

<p>Géorgie, 1909: deux enfants changent les bobines de fil d’une machine à tisser dans une usine de la petite ville de Macon sous le regard du photographe américain Lewis W. Hine.</p>
Photo: Bibliothèque du Congrès

Géorgie, 1909: deux enfants changent les bobines de fil d’une machine à tisser dans une usine de la petite ville de Macon sous le regard du photographe américain Lewis W. Hine.

La nécessité de la décroissance matérielle pour sauver l’humanité du naufrage écologique apparaît encore à beaucoup comme une conviction récente des plus radicaux défenseurs de la nature. En réalité, elle découle d’une réflexion d’au moins deux siècles. En 1957, Albert Camus, en recevant le prix Nobel de littérature, affirme que la tâche de sa génération n’est plus de « refaire le monde », mais « consiste à empêcher que le monde ne se défasse ».

Des figures inattendues et célèbres, comme l’écrivain français, ou prévues mais seulement familières aux intellectuels écologistes, comme l’économiste américain d’origine roumaine Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994), font partie des cinquante penseurs présentés dans Aux origines de la décroissance. Presque unique en son genre, du moins dans la francophonie, ce dictionnaire est publié sous la direction des Français Cédric Biagini et Pierre Thiesset, ainsi que du Québécois David Murray.

À travers l'histoire, ces grands esprits n'ont cessé de se lever contre la destruction de l'environnement et l'exploitation des humains, soumis au joug du profit

 

Quarante spécialistes y écrivent sur chacun des penseurs choisis environ cinq pages substantielles, riches de citations emblématiques et de références bibliographiques éclairantes. Ils ont voulu montrer en quoi, depuis les origines de la révolution industrielle, « les analyses de ces illustres devanciers peuvent stimuler les réflexions actuelles des partisans de la décroissance, et des autres ! »

L’idée de convaincre les non-initiés ou seulement de piquer leur curiosité est fondamentale pour les concepteurs de l’ouvrage. Dans le choix des penseurs, ils ont tenu à éviter toute apparence de sectarisme : les écrivains côtoient les scientifiques, les novateurs, ceux qu’on serait tenté d’appeler les antimodernes, et les agnostiques, les croyants. Ont aussi leur place ceux qui mêlent ingénument scepticisme et certitude. Seule compte aux yeux des éditeurs l’adhésion géniale au principe : « Il n’y a de richesse que la vie. »


Le cri de la liberté

Comme le montre l’article que lui a consacré l’historien de la littérature Patrick Marcolini, Camus illustre très bien cette sage maxime. Il écrit en 1958 : « Je suis avare de cette liberté qui disparaît dès que commence l’excès des biens. » Dès 1951, dans L’homme révolté, il déplore que « la productivité, envisagée par les bourgeois et les marxistes comme un bien en elle-même », ait « été développée dans des proportions démesurées ».

Le rejet à la fois du productivisme des capitalistes et de celui des marxistes, on le retrouve souvent dans le dictionnaire de manière formelle ou en filigrane. Est-ce à dire que tout penseur influencé par Marx lui-même, et non par ses nombreux disciples déformateurs, verse dans le productivisme ? Ce n’est certes pas le cas de Herbert Marcuse, le philosophe américain d’origine allemande que le sociologue Patrick Vassort nous fait redécouvrir en quelques pages.

Dans L’homme unidimensionnel (1964), Marcuse soutient : « De la manière dont elle a organisé sa base technologique, la société industrielle contemporaine tend au totalitarisme. Le totalitarisme n’est pas seulement une uniformisation politique terroriste, c’est aussi une uniformisation économico-technique non terroriste qui fonctionne en manipulant les besoins au nom d’un faux intérêt général. » Tout en traitant d’incroyants comme lui et Camus, le dictionnaire étonne par ses articles sur des écrivains tournés vers l’au-delà.

Polémiste antiproductivisme

Grâce à la collaboration du metteur en scène Jacques Dallaire, des pages présentent le catholique français Georges Bernanos sous un angle méconnu. Dans La France contre les robots (1944), avec une fureur digne de Dostoïevski, le polémiste pourfend le productivisme : « Le règne de l’Argent, c’est le règne des Vieux. » Il conclut : « C’est la condamnation de l’esprit de jeunesse. La jeunesse du monde n’a le choix qu’entre deux solutions extrêmes : l’abdication ou la révolution. »

D’autres écrivains se rapprochent de cet extrémisme spirituel. Le dictionnaire ne néglige ni le Russe Tolstoï, défenseur en 1902 de la paysannerie contre l’industrialisation, ni le Britannique G. K. Chesterton, dénonciateur en 1905 de la civilisation scientifique tendant « à détruire la démocratie », ni la Française Simone Weil jugeant dès 1933 « que l’expansion capitaliste n’est plus loin du moment où elle se heurtera aux limites mêmes de la surface terrestre ».

Si le natif d’Italie Lanza del Vasto affirme en 1971 que « la croissance des pays modernes est incompatible avec la non-violence » à l’exemple de son maître indien Gandhi, qui, répertorié comme lui dans l’ouvrage, avait estimé dès 1925 qu’« il n’y aura pas de réforme possible tant que les gens éduqués et riches n’accepteront pas volontairement le statut des pauvres », certains penseurs adoptent un ton plus philosophique que prophétique. En 1935, des essayistes français, Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, le font.

Comme le montrent des articles de l’ouvrage, Ellul et Charbonneau, dès cette année-là, établissent les bases de l’écologie politique en s’opposant, dans un manifeste personnaliste, à l’approche productiviste et techniciste aussi bien du libéralisme que du communisme et du fascisme. Ils osent préconiser « une cité ascétique afin que l’homme vive ».

Approfondis plus tard, leur éloge de la mesure, leur remise en cause du progrès illimité, leur refus catégorique du gaspillage et du culte du profit pourraient passer pour un simple moralisme. Pourtant, depuis la mort d’Ellul en 1994 et celle de Charbonneau en 1996, ce sont la science et la technique elles-mêmes, si suspectées par eux et les autres penseurs retenus dans ce dictionnaire capital, qui confirment la fascinante prémonition de tous.

À l’heure de l’examen du danger des changements climatiques planétaires, les précurseurs de la promotion de la décroissance deviennent ainsi des maîtres.

Aux origines de la décroissance

★★★★

Cinquante penseurs
Sous la direction de Cédric Biagini, David Murray et Pierre Thiesset
L’Échappée/Écosociété/Le Pas de côté

 

1 commentaire
  • René Pigeon - Abonné 20 mai 2017 18 h 20

    Merci infiniment, monsieur Lapierre.

    Il est rare de trouver les points de convergence entre des penseurs apparemment étrangers l’un à l’autre tels que : Camus et Bernanos, Marcuse et Ellul, Simone Weil et del Vasto ainsi que Georgescu-Roegen. (Ce dernier a élaboré une évaluation de la raréfaction des matériaux, fondées sur des principes physiques, correspondant à celles, mieux connues, qui ont été élaborées pour les différentes formes d’énergie.)

    Je suppose que les penseurs qui ont fait progresser les réflexions inaugurés par le Club de Rome sont parmi les Cinquante penseurs aux origines de la décroissance.
    Le lecteur de votre chronique aimera lire la citation de Serge Latouche, auteur de l’ouvrage L'Âge des limites, publiée par Robert Aird, à propos du reportage paru hier dans Le Devoir sur l’impact de la robotisation : http://www.ledevoir.com/economie/actualites-econom