Un parfait concierge

Philip Kerr
Photo: PEN American Center / CC Philip Kerr

Bernie Gunther ne l’a jamais eu facile, ceux qui ont lu ses dix précédentes aventures le savent déjà. Traqué par les nazis dès le milieu des années 1930, l’ancien brillant commissaire de police de Berlin a dû rejoindre les SS contre son gré, résister à la bêtise sanguinaire de ses supérieurs comme à celle de ses bourreaux dans les camps russes et survivre aux assauts vengeurs d’un peu tout le monde. Gunther est une sorte de revenant. De survivant plutôt.

Et voilà que nous retrouvons ce presque miraculé en 1956, alors qu’il est le concierge du chic Grand-Hôtel de Saint-Jean-Cap-Ferrat sur la Côte d’Azur.

Comme toujours, Philip Kerr brosse ici un portrait de société exceptionnel : sur la scène encore mal définie de la guerre froide du milieu des années 1950, toutes les cartes sont jouables. Et d’un côté comme de l’autre, on se permet de porter tous les coups. Or, voilà justement que le concierge du Grand-Hôtel joue au bridge.

C’est d’ailleurs un des seuls plaisirs de ce pôvre Bernie, qui frôle la déprime depuis que sa femme l’a quitté pour retourner en Allemagne. Mais le hasard fait en sorte que, lorsque son partenaire de bridge est assassiné, notre concierge voit réapparaître une figure de son passé, maître chanteur de son état, désormais au service de la Stasi est-allemande. Les choses ont toujours tendance à se compliquer quand Bernie Gunther s’installe quelque part…

Ce n’est toutefois pas lui qui est visé cette fois — du moins pas tout de suite —, mais bien le vieil écrivain anglais Somerset Maugham, ancien espion de la Couronne britannique et amateur de jeunes garçons. Une photo compromettante sert d’amorce aux enchères et l’écrivain, qui habite un somptueux palais tout près, demande à Bernie de négocier pour lui. À partir de ce moment, l’histoire se fait incroyablement complexe.

Il sera question d’une autre malheureuse histoire d’amour pour Gunther et surtout d’une arnaque visant à inventer ou encore à disculper une taupe travaillant à un haut niveau dans les services secrets britanniques. Le sujet est brûlant, la machination fort bien orchestrée, et Bernie lui-même devra retrouver tous ses moyens pour espérer s’en tirer vivant.

C’est l’époque, rappelons-le, où des espions à la solde des Soviétiques (Anthony Blunt et Guy Burgess) viennent de faire défection. Les noms de Kim Philby et de quelques autres flottent au milieu des discussions dans un chassé-croisé digne de John le Carré.

Philip Kerr manie les cartes avec l’habileté qu’on lui connaît tout au long de cette histoire passionnante et la traduction de Philippe Bonnet rend encore une fois justice à son écriture si élégamment ciselée. On se surprendra même à souhaiter que Bernie Gunther se remette de ses malheurs afin de le retrouver quelque part le plus tôt possible.

Les pièges de l’exil

Philip Kerr Traduit de l’anglais par Philippe Bonnet Seuil Paris 2017, 400 pages