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Emily St. John Mandel remporte le Prix des libraires pour son roman «Station Eleven»

Emily St. John Mandel a voulu témoigner du rôle de l’art dans nos vies, dans l’histoire passée comme dans l’histoire à venir.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Emily St. John Mandel a voulu témoigner du rôle de l’art dans nos vies, dans l’histoire passée comme dans l’histoire à venir.

Comme le personnage principal de son dernier livre, Station Eleven, Emily St. John Mandel a grandi sur une petite île, au large de Vancouver, avant de poursuivre sa carrière dans les grands centres. Elle vit aujourd’hui à New York, mais était de passage à Montréal lundi pour cueillir le Prix des libraires décerné à un roman étranger.

« Je suis très reconnaissante aux libraires indépendants », disait lundi l’écrivaine, lors d’un entretien qui se déroulait juste avant la remise du prix. « J’ai publié mes trois premiers livres dans de petites maisons d’édition, et c’est entre autres grâce aux libraires indépendants qu’ils ont trouvé leur public », dit-elle.

C’est par son plus récent livre, Station Eleven, qu’Emily St. John Mandel a accédé à une renommée plus importante. C’est un livre très différent des trois premiers, qui touche à la science-fiction, ou, tout au moins, à une société future post-apocalyptique et post-technologique. « Au début, j’avais fait survenir l’action dans le monde d’aujourd’hui, dit-elle. Ça n’est qu’après que j’ai eu l’idée de la combiner avec une histoire post-apocalyptique ».

Emily St. John admet par ailleurs avoir été, par le passé, une grande fan de Star Trek et de bandes dessinées futuristes, comme celle de son livre qui donne son titre au roman, Station Eleven.

Au début du livre, les personnages principaux se retrouvent dans un théâtre de Toronto, où se déroule une représentation du Roi Lear, de Shakespeare. Celui qui joue le roi, un acteur très connu pour ses rôles au cinéma, meurt sur scène d’une crise cardiaque. Quelques semaines plus tard, la planète entière est décimée par un virus, la grippe de Géorgie.

Les quelques humains qui y survivront devront vivre sans essence, et se déplaceront désormais grâce à des chevaux. À ce qu’on sache, plus rien ne fonctionne à l’électricité. L’une de ces survivantes, Kristen, fait partie d’une troupe de théâtre et d’une fanfare itinérante, qui se promène de ville en ville pour donner des spectacles, notamment du Shakespeare.

« En fait, ils vivent comme des contemporains de Shakespeare », dit Emily St. John Mandel en entrevue.

Mais le livre est surtout sur la mémoire. Car les survivants sont avides de récupérer des souvenirs du monde passé.

« C’est une question que je me posais. De quoi chercherait-on à se souvenir après la disparition d’un monde ? », raconte-t-elle.

La beauté qui reste

L’histoire fait donc des allers-retours dans le temps, entre cette période futuriste et l’époque antérieure, dans laquelle on suit les démêlés de l’acteur du Roi Lear mort au premier chapitre, Arthur Leander, et ses nombreuses ex-femmes.

Dans le monde post-apocalyptique, la jeune Kristen, qui l’a vaguement connu alors qu’elle tenait un rôle d’enfant dans le Roi Lear, suit sa trace, notamment en feuilletant des journaux à potins qu’elle trouve dans des maisons abandonnées.

La superposition des deux histoires, qui se déroulent à des époques différentes, témoigne des souvenirs qui s’émoussent, des références qui se perdent, alors que file le temps.

Emily St. John Mandel vivait à Toronto lorsque l’épidémie de SRAS a créé tout un émoi dans la métropole canadienne.

« En faisant des recherches, j’ai réalisé que les épidémiologistes travaillent comme les sismologues. Ils travaillent en sachant que ça va arriver de nouveau », dit-elle.

Bien que le SRAS se soit avéré finalement beaucoup moins destructeur que prévu, Emily St. John Mandel en a gardé une anxiété, qui n’est sûrement pas étrangère au scénario de son livre.

Mais elle a voulu aussi témoigner du rôle de l’art dans nos vies, dans l’histoire passée comme dans l’histoire à venir.

Pour peindre le quotidien de La Symphonie itinérante, cette petite troupe nomade d’acteurs et de musiciens de l’époque post-grippe de Géorgie, Emily St. John Mandel s’est inspirée de petites troupes de théâtre qu’elle a connues à New York, où elle habite aujourd’hui.

« Ce sont des gens qui ne font pas du théâtre pour l’argent. Ils le font pour l’amour du métier », dit-elle.

Cet art, c’est aussi la beauté qui reste, après que tout a été détruit.

« J’ai choisi Shakespeare parce que je trouvais qu’il y avait des correspondances entre le monde de Shakespeare et celui dans lequel vivent les membres de la Symphonie. »

Cette lecture du monde a trouvé des échos dans la société d’aujourd’hui, comme en témoigne le succès de Station Eleven. Le livre est traduit en 14 langues et a séjourné au sommet du palmarès des meilleures ventes du New York Times.

La plongée singulière de Stéphane Larue

C’est Le plongeur de Stéphane Larue, formidable plongée en apnée dans les entrailles chauffées à blanc d’un restaurant, que les libraires ont choisi lundi comme roman québécois de l’année. Ils ont vu dans ce roman d’apprentissage «des qualités littéraires inégalées : un style hyperréaliste d’une adresse singulière, une maîtrise intrinsèque de son sujet, un univers de références et de codes qui sortent assurément de l’ordinaire». Les libraires ont profité de la soirée pour honorer le travail de la libraire Audrey Martel de la librairie L’Exèdre à Trois-Rivières.