Emily Witt, journaliste «gonzo», célibataire et nue

L’auteure s’est notamment aventurée sur le site (prosaïquement nommé) Chaturbate, où des amateurs nourrissent par écrans interposés leur voyeurisme à grands coups de «jetons» échangeables.
Photo: Chaturbate L’auteure s’est notamment aventurée sur le site (prosaïquement nommé) Chaturbate, où des amateurs nourrissent par écrans interposés leur voyeurisme à grands coups de «jetons» échangeables.

Il arrive que l’on soit parfois à un doigt de bien saisir une réalité sociale, et c’est ce qui semble être arrivé à la journaliste américaine Emily Witt. Un jour, raconte-t-elle dans Future Sex (Seuil), elle s’est masturbée devant une vidéo, glanée sur le Net, intitulée « Gang bang très hard pour salope amatrice de bondage », puis s’est étonnée d’elle-même et de ce projet onaniste qui, contre ses attentes, avait très bien fonctionné.

En 2011, un célibat forcé par une rupture a contraint cette plume remarquable, qui raconte le présent dans le magazine new-yorkais N + 1, mais aussi le New Yorker et le New York Times, à la réalité du sexe en solo. La fin de cette romance l’a également placée sur le chemin de la quête de l’autre dans des univers sociaux en mutation. Elle avait 30 ans. De cette exploration, elle a ramené une enquête, documentée de l’intérieur, sur les pratiques sexuelles et amoureuses d’une génération, et un constat livré dans son bouquin comme un affront à ce regard moral et débordant de préjugés porté par certains sur les générations ascendantes : hyperconnectée, la jeune Amérique n’a pas changé son rapport à l’autre, son besoin de l’autre, son envie de l’autre, mais plutôt la façon qu’elle a de se le raconter.

« Le sexe du futur ne sera pas d’un nouveau genre, historiquement distinct des autres, écrit-elle, mais juste une manière différente d’en parler. »

De New York à la côte ouest des États-Unis, où Emily Witt s’est installée pour vivre, découvrir la sexualité et les rapports amoureux de son époque, se comprendre et témoigner d’un présent qui va et qui vient, la journaliste « gonzo », qui fait revivre ici un genre porté dans les années 70 par Hunter S. Thompson, part à la rencontre de ce sexe sorti de ces VHS pour mieux se partager en ligne ou en groupe dans des bars de San Francisco où l’on vient contribuer à l’humiliation sexuelle d’une personne consentante à des fins cinématographiques. Et ce, toujours avec cette vision du monde « largement gynécologique », expose-t-elle.

Elle a expérimenté l’amour libre lors du festival Burning Man, cette rencontre, en plein désert, de l’expérimentation sexuelle, des drogues psychédéliques et du futurisme. Elle a fréquenté les sites de rencontres en ligne, mais aussi un étrange espace de socialisation pixelisé où des amateurs nourrissent par écrans interposés leur voyeurisme à grands coups de « jetons » échangeables en vêtements, en livres, en musique et de pratiques sexuelles cherchant à redéfinir les normes. L’endroit se nomme prosaïquement Chaturbate — contraction de « chat », pour discuter, et de « masturbate ». Emily Witt en fait d’ailleurs jaillir une vérité : « C’est fou, la variété [de pratiques] qu’exigent les hommes [aux femmes qui s’offrent sur ce réseau] quand on voit le peu d’imagination » qu’ils ont eux-mêmes à y offrir.

D’une soirée échangiste à une conférence sur la télédildonique — l’art de donner du plaisir à distance par l’entremise d’un objet sexuel connecté à un réseau —, de la méditation orgasmique à une analyse de la contraception pensée « pour coller à une morale sexuelle d’une autre époque », Emily Witt livre au final un portrait juste de son présent, sans jugement, sans morale, sans préjugés — et c’est admirable —, mais aussi sans révélations surprenantes sur la peur de l’engagement, sur la liberté sexuelle ou sur les modèles de conformité dont les frontières ne sont peut-être pas aussi en mouvement qu’on pourrait le croire. Elle confirme aussi que le sexe fait encore et toujours bien tourner le monde, et ce, en mettant aux prises les humains, de génération en génération, toujours avec le même grand mystère.

« L’interface Google, d’une neutralité toute sympathique, donne sa bénédiction aux mots filtrés dans son vaste tamis. Sur Google, tous les mots, tous les styles de vie sont égaux. Le moteur de recherche a cette capacité de brouiller les frontières entre le normal et l’anormal. Les réponses glanées par ses algorithmes prouvent à chacun que d’autres pensent comme lui : plus besoin de rester seul dans son coin avec ses désirs bizarres — en réalité, il n’y a pas de désir bizarre. La seule attente à avoir en matière de sexe, c’est que l’amour nous guide vers la vie à laquelle nous aspirons. »

— Extrait de Future Sex

Future Sex

★★★ 1/2

Emily Witt, traduit de l’américain par Marie Chabin, Seuil, Paris, 2017, 270 pages