Raôul Duguay, «antiquité honorable» aux multiples vies

Pour l’iconoclaste Raôul Duguay, le plus grand dépend du plus petit, c’est le principe de la démocratie, soutient-il, toujours utopiste.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Pour l’iconoclaste Raôul Duguay, le plus grand dépend du plus petit, c’est le principe de la démocratie, soutient-il, toujours utopiste.

Enfant, alors qu’il était à l’orphelinat de Lévis, Raôul Duguay voyait, par la fenêtre, le fleuve Saint-Laurent passer sous le pont de Québec. Il observait le mariage du soleil et de la terre et de l’eau, à la brunante. Il voyait ces deux rives qui ne se touchent jamais et a découvert sa mission, celle d’être un pont entre des gens qui se croient différents, mais que quelque chose rassemble. « Nous buvons tous à la même eau », dit-il, attablé au café Le Placard, dans la foulée de la parution de Raôul Duguay, l’arbre qui cache la forêt, la biographie que Louise Thériault vient de lui consacrer aux éditions du CRAM.

C’est à ce moment-là, alors qu’il prend aussi conscience de sa solitude, que le poète est né, se souvient-il encore aujourd’hui, à 78 ans. Mais c’est l’humanisme qui guidera toujours ce poète érudit, qui deviendra aussi philosophe, musicien, peintre, sculpteur, comédien, cinéaste, dramaturge.

Homme-orchestre, Raôul Duguay, «antiquité honorable» autoproclamée, échappe aux définitions. Un peu comme cet infiniment petit et cet infiniment grand qui l’habitent alors qu’il travaille à son dernier projet aux affinités baudelairiennes, L’Étoile. Y seront conviés le peintre, le poète, le musicien et le sculpteur en lui. Le plus grand dépend du plus petit, c’est le principe de la démocratie, soutient-il, toujours utopiste.

Pour lire cet homme profondément libre et original, la biographie de Louise Thériault, si elle est anecdotique, nous donne quand même quelques clés. Elle relate la naissance de l’artiste, septième de onze enfants, dans une Abitibi où son père, couturier et tailleur, ambitionne de monter un commerce en habillant les notables de l'Abitibi. Mais ce père, Armand, qui a insufflé l’amour de la musique au petit Raôul, meurt alors que ce dernier a cinq ans, laissant sa famille dans l’indigence, au point que la mère de Raôul, Lauza doit placer plusieurs de ses enfants à l’orphelinat.

Son Abitibi natale, Raôul l’a d’abord décrite dans un portrait de l’économie de la région, produit en 1966 pour le Quartier Latin, journal des étudiants de l’Université de Montréal. Plus tard, c’est ce matériau qui donnera naissance au texte de la célèbre chanson La Bittt à Tibi. Enregistrée pour la première fois en 1975, elle donnera lieu, ensuite, à diverses interprétations, dont la plus récente, un rap d’Anodajay intitulé Le beat à Tibi, a été consacrée meilleur vidéoclip francophone. Dans cette chanson, on retrouve entre autres l’oncle Edmond, mort en creusant une mine d’or, mais aussi la langue acadienne de sa mère, que Raôul a tenue à chanter, intacte : « Quand j’étions petit j’allions jouer au bois »…

Iconoclaste et présocratique

Pour Louise Thériault, cette chanson, réclamée ad nauseam à Raôul Duguay depuis sa sortie, est l’arbre qui cache la forêt. Et c’est cette forêt, l’oeuvre foisonnante de l’artiste iconoclaste, qu’elle retrace au fil des pages.

Parce que Raôul Duguay, c’est aussi l’Infonie, ce groupe de toutes les audaces, dont l’amitié indéfectible entre Raôul Duguay et Walter Boudreau, directeur artistique de la Société de musique contemporaine du Québec, était le fondement. « L’Infonie, pour Raôul et Walter, c’était la liberté d’expression et l’exploration de tous les possibles », écrit Louise Thériault. C’est là que naît l’idée d’écrire le nom des créateurs à l’envers, la méditation sur le chiffre 3, les voltiges vocales sur les consonnes, les envolées musicales en tous genres. Avec « touttt est dans touttt », Duguay québécise en fait l’aphorisme du philosophe présocratique Anaxagore, 500 ans avant Jésus Christ : « tout est dans tout ». C’était « une juste prémonition des théories actuelles de l’Univers », remarque-t-il.

Raôul Duguay le précise en entrevue, son but est d’unifier, toujours. Il a horreur de ce qui divise, des religions qui affirment que leurs dieux sont supérieurs aux autres. C’est entre autres ce qui a mené à la rédaction, en 1971 de son livre, Musiques du Kébek, où il rassemble des textes de compositeurs de tous les horizons. Cette anthologie, qui fait fi des barrières de genre, ne fait pas l’unanimité chez les critiques.

Et Duguay passe par l’art pour faire avancer ses idées. Il a déjà tâté de la politique, s’est présenté sous la bannière du Parti rhinocéros, puis du Parti québécois. « Mais je n’aurais pas été à ma place à l’Assemblée nationale », convient-il aujourd’hui. Il croit cependant encore profondément à la souveraineté du Québec, comme il estime que l’autonomie devrait être le but de chacun d’entre nous.

Une vie de passions

« Vouloir savoir. Être au pouvoir de soi. C’est l’ultime avoir », disent les premiers mots de sa magnifique chanson Le voyage. En entrevue, il insiste sur les différentes dimensions de cet extrait : la volonté, l’apprentissage, l’avoir confronté à l’être, etc.

Aujourd’hui, Raôul Duguay dit être encore plus passionné de sciences que de philosophie. Il s’emballe des recherches entourant l’informatique quantique, qui devrait bientôt, en dépassant le mode binaire, multiplier à l’infini la puissance des ordinateurs. « S’il est vrai qu’un ordinateur classique mettrait plus de 10 000 ans pour calculer ce qu’un ordinateur quantique peut calculer en une seule seconde, il est facile de percevoir la distance qui les sépare sur le plan informationnel », disait-il dans une récente allocution, lors de la conférence internationale WWW2016, où il représentait l’Académie québécoise de pataphysique. « Aujourd’hui, Shakespeare n’écrirait plus “To be or not to be”, mais bien “To be and not to be », dit-il. La machine, si puissante, serait-elle sur le point d’« enfanter » l’homme ? Nous permettra-t-elle d’accéder à l’immortalité ?

« La Machina sapiens, possédant des milliards de fois plus d’informations que l’Homo sapiens, rendra-t-elle ce dernier vétuste, désuet, voire inutile ? » demande-t-il.

Ces préoccupations rendent la démarche de Raôul Duguay plus contemporaine que jamais. Et entre le philosophe et l’artiste, Raôul Duguay refuse de choisir. « De l’homme ou de l’artiste, lequel est le plus vrai ? Et le philosophe en moi répond : les deux. Comme la lumière, j’ai une double nature. » Et il fait bon se placer sous ses multiples rayons.

Raôul Duguay. L’arbre qui cache la forêt

Louise Thériault, en collaboration avec Raôul Duguay, Éditions du CRAMM, Montréal, 2017, 480 pages

2 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 6 mai 2017 05 h 54

    Merci Madame Montpetit !

    Moi, j'achète...

    Merci Madame Montpetit de cet article juste et surtout, amoureux de la vie !

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 7 mai 2017 18 h 11

    Nous etions a l'UdeM

    a la meme époque debut 1960 .Il etait barman au coin Gatineau et Lacombe.
    Il jasait en masse,deja un phénomene. Le temps file,terrible.