De l’autre côté du mur

Un homme regarde vers les États-Unis depuis le Mexique dans la région de San Diego, en Californie.
Photo: Mark Ralston Agence France-Presse Un homme regarde vers les États-Unis depuis le Mexique dans la région de San Diego, en Californie.

La construction du nouveau mur que le président américain Donald Trump veut ériger entre les États-Unis et le Mexique va devoir attendre, le Congrès ayant refusé cette semaine de la financer. C’est une autre défaite de la démagogie, mais pas forcément une victoire pour les migrants latino-américains dont le sort, mur ou pas, ne devrait pas s’améliorer pour autant.

La vie qu’ils fuient, pour parfois se retrouver au Canada, va continuer à être la même. Une vie dépeinte dans deux romans qui arrivent à point nommé, l’un très dur et l’autre plus optimiste.

Côté sombre, La file indienne, d’Antonio Ortuño, se penche sur le sort imposé aux réfugiés centraméricains qui traversent le Mexique pour se rendre aux États-Unis. Son jugement, dans la bouche d’un personnage, est sans appel : pour ces migrants, « arriver à la porte d’entrée des États-Unis signifie avoir d’abord traversé les sept cercles de l’enfer mexicain ».

Le roman commence par le massacre de dizaines de réfugiés salvadoriens, honduriens et guatémaltèques hébergés dans un centre de migrants de la ville fictive de Santa Rita, dans le sud du Mexique. Qui les a tués et pourquoi ? On apprendra petit à petit que les migrants sont aux mains de gangs de passeurs et de narcotrafiquants qui se disputent le « marché » des migrants, et qu’ils ne font pas de quartier.

Une travailleuse sociale, Irma, est envoyée par la Commission nationale de migration (CONAMI) à Santa Rita pour gérer la crise. Première étape : la rédaction du communiqué, qui « exprime son vif rejet de l’agression contre les migrants » et promet « de collaborer à l’enquête sur ces événements ». On sent l’ironie de l’auteur, et l’indifférence des fonctionnaires de l’État. Mais s’agit-il juste d’indifférence ? Un journaliste arrive, s’interroge sur le rôle des dirigeants locaux de la CONAMI. D’un massacre à l’autre, d’un communiqué à l’autre (tous cyniquement semblables), l’histoire se transforme en un suspense captivant où l’on cherche à débusquer les coupables.

Mais le roman est bien plus qu’un suspense. C’est un portrait très noir du Mexique d’aujourd’hui, où les Mexicains traitent les réfugiés centraméricains avec un mépris qui ressemble à une sorte de haine de soi. La structure du roman fait efficacement alterner les voix du narrateur, d’Irma et de son ex-mari, qui ont chacun leur point de vue. L’ex-mari d’Irma, en particulier, est un personnage surréaliste : prof aigri d’avoir raté sa carrière et sa vie, lucide, il n’échappe pas pour autant à la déchéance morale qui s’abat sur le pays. Il exprime sans état d’âme son dégoût des réfugiés centraméricains : « Ce sont des criminels. T’as vu les tatouages sur leur putain de peau ? Ils se tatouent même les fesses. […] Tu veux pas voir un de ces gars à moins de 15 kilomètres de ta maison, de ta femme, de ta gamine. […] Quelle putain de chance de les mépriser autant et d’être si salement semblable, si indistinct, tellement identique qu’on nous traite précisément de la même façon » aux États-Unis. Il finira par prendre chez lui une réfugiée hondurienne comme femme de ménage et en fera son esclave sexuelle. Un roman fort dont on ne sort pas indemne.

La victoire du migrant

Côté clair, Gabacho, de la jeune Mexicaine Aura Xilonen (21 ans), est d’une tout autre eau. Son roman a créé la surprise non pas pour son contenu, plutôt faible, mais pour sa langue échevelée.

« Gabacho » est le surnom que l’on donnait aux soldats français qui avaient envahi le Mexique dans les années 1860 sous Napoléon III. Aujourd’hui, le mot désigne par extension « gringo » et le territoire américain. Cela donne une idée de la recherche lexicographique menée par Aura Xilonen pour son roman, dont le vocabulaire puise autant dans les dialectes régionaux mexicains (un glossaire est utilement inclus) qu’à un argot de haut vol, en passant par un mélange d’anglais et d’espagnol. La traduction française verse souvent dans l’argot : « “Sale peau-rouge”, continue ce vagapéteux, ce gros kéké. Il est raide dingue de la gisquette et la suit partout comme un clébard : “on va voir ce que t’as dans le ventre, choureur-de-culs, tafiole ! Qui t’a dit que tu pouvais défendre un cul qu’est pas à toi, hein ?” ».

Liborio, un jeune Indien mexicain qui a traversé le Rio Grande à la nage, survit dans un endroit non précisé des États-Unis. Il ne sait pas son âge, n’a pas connu sa mère et a été élevé à coups de pied. Les coups, il connaît, et il les rend bien. Il travaille dans une librairie hispanophone et lit tout ce qu’il trouve, ce qui donne au roman des commentaires intéressants sur la littérature, qui reflètent probablement l’opinion de l’auteure : « Je me suis vite rendu compte que la littérature n’avait absolument rien à voir avec la vie de tous les jours. […] Ça sonnait tellement faux dans les pages des livres, avec leurs pensées toutes linéaires, sans le tohu-bohu de tout ce qui nous passe par la tête ; […] c’était tellement bien rangé qu’y avait rien qui dépassait dans la marge, ni des mots, ni des faits. »

Le jeune migrant finit par s’en tirer. La fin est même presque fleur bleue, ce qui est pour le moins inattendu dans un roman parsemé de batailles de rue et de combats de boxe. Aura Xilonen aura voulu donner au Mexique un roman de migrant vainqueur. Mais il y a quelque chose d’adolescent dans cette histoire peu vraisemblable et on s’en lasse vite.

Reste qu’à une époque où l’idée de refouler les migrants cherche à s’imposer en force, Aura Xilonen et Antonio Ortuño préfèrent leur donner une voix, une vraie, pour mieux les voir, les comprendre et un peu moins les rejeter.

La file indienne

★★★★

Antonio Ortuño, Christian Bourgois Éditeur, Paris, 2016, 240 pages. Lire aussi: Gabacho, Aura Xilonen, Éditions Liana Levi, Paris, 2017, 368 pages, ★★★