Flâner dans Montréal en compagnie de l’écrivain André Carpentier

Pour souligner les 375 ans de Montréal, «Le Devoir» amorce une vaste exploration des territoires narratifs qui habitent la ville. Et pour commencer, une balade avec l’écrivain André Carpentier.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Pour souligner les 375 ans de Montréal, «Le Devoir» amorce une vaste exploration des territoires narratifs qui habitent la ville. Et pour commencer, une balade avec l’écrivain André Carpentier.

Montréal, c’est plus qu’une ville. C’est aussi un territoire imaginaire où se font et se défont des histoires depuis 375 ans. Le Devoir vous propose de replonger dans ces mots en débutant par une déambulation dans la ville en compagnie d’André Carpentier. La grande balade se poursuivra ce vendredi 5 mai en direct sur le Web dans une émission spéciale de 3.75 heures consacrée à Montréal et à sa littérature. Au programme : entrevues et discussions avec des romanciers sur une ville et les histoires qu’elle façonne.

Avertissement adressé à quiconque souhaiterait s’inspirer de ce texte : le flâneur aux intentions les plus nobles peut facilement passer pour un rôdeur fomentant un mauvais coup. « Tout ça a commencé parce que je voulais faire un roman dont l’action se passait dans les ruelles », se souvient André Carpentier au sujet de sa vie d’écrivain-flâneur. « Alors, je suis d’abord retourné dans la ruelle de mon enfance : je me promenais, je regardais par-dessus les clôtures, puis à un moment donné, une voiture de police arrive. Quelqu’un avait appelé pour dire qu’il y avait un intrus derrière chez lui. En rétrospective, je comprends, mais dans mon esprit, j’étais encore chez moi ! »

Comme une longue marche dont on ne connaît pas la destination, ce « roman dont l’action se passait dans les ruelles » qu’il ambitionnait d’écrire est plutôt devenu Ruelles, jours ouvrables, (Boréal, 2005), un recueil d’instantanés urbains proposant une « anthropologie du quotidien ordinaire », traversée par « un désir d’écrire dans une relation de front avec le réel ».

Modus operandi de notre après-midi : flâner. Un peu comme le prof à la retraite de l’UQAM avait l’habitude de le faire avec ses étudiants, dans le cadre d’un atelier de création littéraire. « Je leur montrais une carte en leur disant : “On se donne rendez-vous là-bas dans une heure et demie”, explique-t-il. Ils me répliquaient presque toujours “Ben voyons, c’est à cinq minutes !” Quand ils revenaient, je pouvais par exemple leur demander : “Combien t’as vu de mosquées ? Aucune ? C’est impossible ! T’es passé devant cinq mosquées.” L’idée, c’était de leur apprendre à regarder. »

Le métro, nouveau pôle identitaire ?

« Tu vois les hangars partout autour ? C’était merveilleux, ça, pour jouer aux cow-boys quand on était p’tit gars », se remémore André Carpentier, en pointant ces bringuebalantes structures de tôle dans lesquelles les Rosemontois entreposent vélos, pneus et outils.

Nous nous enfonçons, le pas traînant, au coeur du quartier de sa jeunesse, dans la ruelle séparant les rues Louis-Hémon et Des Érables, entre Bellechasse et Beaubien. C’est ici que ce Montréalais pur jus distribuait les journaux en échange d’un simple pourboire pour un de ces charmants kiosques à la parisienne, avant que le maire Drapeau ne les rase. C’est ici aussi qu’il livrait des « commandes » pour le supermarché Dominion.

« Les ruelles se sont peu à peu transformées en stationnements. Mais avant, les ruelles, c’était le paradis des enfants. C’était l’univers de Tremblay. On jouait au ballon-chasseur, au hockey, à la cachette, à la marelle, on occupait tout l’espace », raconte l’homme aujourd’hui âgé de 70 ans. « Nos mères nous catapultaient dans la ruelle le matin. Elles secouaient la nappe pour envoyer les miettes dehors et on y allait en même temps. C’était ça, la façon d’élever les enfants ! À sept heures moins une, ma mère criait : “André !” pour que je rentre ; le cardinal disait le chapelet de 7 heures à 7 heures et quart. »

Dans un passe-livre aux couleurs pastel, notre guide trouve un roman de Marek Halter, le feuillette, puis le repose. Une résidence à l’allure ostentatoirement moderne surgit d’entre les escaliers en colimaçons. « J’ai hâte de voir de quoi elles auront l’air dans 25 ans, ces “maisons d’architecte”», blague-t-il, plus amusé qu’agacé, en scrutant une de ces nouvelles constructions jurant avec le reste du décor. Ici, un hangar particulièrement rouillé justifie une petite pause photo.

« Moi, je suis de la génération où on ne disait pas : j’habite “métro Joliette”, ou j’habite Ahuntsic », se rappelle André Carpentier en évoquant cette époque où ni les stations de la STM ni les quartiers n’avaient encore été érigés en pôle identitaire. « On disait : j’habite dans la paroisse Saint-Jean-Berchmans. Quand on jouait au hockey ou au baseball, c’était contre la paroisse Saint-Marc. Mais peu importe comment on définit l’appartenance, tu te rends compte que tu changes de milieu et de culture quand tu déambules dans les ruelles de Montréal. Ça ne sent pas la même chose dans les ruelles du Plateau que dans celles de Parc-Extension. »

Seul avec les autres

Parce que s’arrêter pour prendre des notes dans une ruelle vous expose aux regards inquiets du voisinage, André Carpentier se réfugiera plus tard dans le café le plus proche, le temps de consigner dans son calepin ses observations du jour. Le chat de ruelle se transformera par le fait même en caféinomane. Et ça donnera, en 2010, Extraits de cafés (Boréal), un autre recueil d’instantanés urbains.

« Quand j’avais 18, 20 ans, les cafés, c’étaient des lieux de contestation, donc des lieux louches », note-t-il pendant une halte au Mousse Café, angle d’Iberville et Beaubien, où les bulles prolifèrent autant sur votre cappuccino que dans les machines à laver peuplant la salle à l’arrière. « Je me souviens de la mère d’une de mes blondes qui m’avait dit “Je ne veux pas que tu amènes ma fille dans ce genre d’endroit là !” Les cafés se sont développés plus après 1967, quand les gens ont commencé à voyager. Les “retours d’Europe”, comme on les appelait, ont créé la mode. »

Il ne restera ensuite qu’à traverser la rue pour rallier l’univers du plus récent livre d’André Carpentier, Moments de parcs (Boréal, 2016). Dans un parc Molson sur lequel veille un ciel incertain, deux dames se font leurs adieux et un câlin particulièrement chaleureux. Plus loin, un jeune homme, la tête couchée sur les cuisses de sa blonde, pointe un nuage. Là-bas, un vieillard aux pantalons trop courts marche péniblement.

« Il y a souvent des gens seuls dans les parcs, mais au lieu d’être seuls chez eux, ils sont seuls parmi les autres, souligne le promeneur. C’est une grosse différence. Il y a des liens qui naissent, des gens qui se saluent, parce qu’ils se croisent, même s’ils ne se connaissent pas vraiment. C’est un peu comme dans les cafés. La fille qui était assise à côté de nous tantôt, avec son ordinateur, elle aurait pu tout faire ça chez elle. Pourquoi elle était là alors ? Parce qu’elle aime être seule parmi les autres. »

Nostalgique d’un autre Montréal, monsieur Carpentier ? Pas du tout. « Ce qui m’intéresse, ce sont les ruelles, les parcs et les cafés d’aujourd’hui. Chaque fois que je rentre de l’étranger, je suis frappé et ému par la quantité d’arbres qui jalonnent mon itinéraire entre l’aéroport et la maison. Montréal, c’est une ville de diversité à dimension humaine, dont les citoyens ont gardé la simplicité des sociétés de petit nombre et de grand territoire. »

Son prochain sujet : les trottoirs.

Montréal Littéraire 3.75 H

Ce vendredi 5 mai, sur Facebook et sur le site Web, de 17 h à 20 h 45. Animé par Annabelle Caillou, Fabien Deglise, Manon Dumais et Louise-Maude Rioux Soucy. Invités spéciaux : Catherine Mavrikakis, Marie-Hélène Poitras, Monique Proulx, Guillaume Morrisette et plusieurs autres, avec des confidences sur leurs lectures de Brian Myles, Michel David, Éric Desrosiers et Odile Tremblay.

2 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 4 mai 2017 06 h 27

    Vous me rappelez ....

    beaucoup de souvenirs Monsieur Carpentier. Les ruelles me passionnent aussi depuis toujours et les cordes à linge. Peut-être un livre sur ces dernières? Qu'en pensez-vous?

  • Denis Paquette - Abonné 5 mai 2017 04 h 58

    souvenirs,souvenirs, vous êtes ce que je suis

    nos souvenirs de jeunesse ne font-ils pas beaucoup ce que nous sommes , peut etre faudrait-il colliger tous les souvenirs de jeunesse, que de souvenirs a évoquer par un beau soir d'été, autour d'un bon feu de bois, ne sommes nous pas faits de beaucoup de souvenirs