Marie Saint Pierre: l’art de mettre la mode dans sa manche

La styliste Marie Saint Pierre: «La mondialisation a créé des monstres extrêmement puissants dans certaines industries, mais aujourd’hui, on voit que le monde n’a pas envie de cette mainmise.»
Photo: Daniel Desmarais La styliste Marie Saint Pierre: «La mondialisation a créé des monstres extrêmement puissants dans certaines industries, mais aujourd’hui, on voit que le monde n’a pas envie de cette mainmise.»

Même si elle se projette toujours deux ans à l’avance avec ses collections, la designer Marie Saint Pierre ne comptait pas célébrer ses 30 ans, surtout par manque de temps. Après tout, elle n’avait pas souligné ses 25, 20 ans, et tous les autres avant. « Il me semble que j’ai commencé hier et qu’on est encore une jeune entreprise ! » dit en riant l’ambassadrice québécoise dont la marque de luxe fait tourner les têtes ici et ailleurs.

Son équipe en avait déjà plein les bras avec six collections à lancer chaque année. « Ils sont tellement dans le jus qu’ils ont de la misère à organiser un party de Noël ! » lance Madeleine Goubau, qui a écrit Maison Saint Pierre. En 30 tableaux, un livre soulignant les 30 années de la marque à travers 30 moments en coulisses. « Mais je crois que c’est ce qui donne de la crédibilité au projet. Marie ne s’est pas payé un livre. » Car l’auteure savait qu’il y avait là une bonne histoire à raconter.

Sa robe de mariée brûlée dans le micro-ondes à cinq jours du mariage, son accouchement « provoqué » par son entêtement à se rendre à son défilé de New York deux jours plus tard, son atelier de Saint-Henri qui prend feu à trois jours du début de la Semaine de mode de Montréal : il s’en est passé, des choses, depuis les tout débuts de la griffe qu’a créée Marie Saint Pierre (née Marie-Josée Charest) dans un local sans fenêtres au sous-sol d’Habitat 67.

« Il y a un côté très humain dans son histoire et je crois que c’est ce qui va surprendre les gens. Marie a eu des débuts très difficiles, comme bien des entrepreneurs, mais elle a su faire de la magie avec pas grand-chose et elle a eu des fous rires comme tout le monde. Il y a d’ordinaire un côté fake dans la mode, mais je n’ai pas eu cette impression chez elle », confie l’auteure.

Ne serait-ce qu’à l’arrivée de son premier enfant, très tôt dans sa carrière. Jamais Marie Saint Pierre ne laisse croire que les enfants ont été un frein dans son parcours, bien qu’entre les lignes on discerne que la maternité a transformé son approche créative.

« À ce moment-là, j’étais une media darling, j’avais une couverture de presse pancanadienne incroyable. Après la naissance de mes enfants, ça s’est calmé et je me suis mise un peu sous le radar pour avoir un équilibre avec ma famille. »

Marie a eu des débuts très difficiles, mais elle a su faire de la magie avec pas grand-chose

 

Pendant cette période, le soir, la créatrice « bizounait dans la matière textile », s’amusant à travailler le tissu pour lui donner toutes sortes de formes imaginables. Ces précieuses heures lui ont permis d’inventer un savoir-faire si unique qu’« il n’est pas facile de copier un veston Marie Saint Pierre », dit-elle en entrevue.

Montréal en filigrane

Comme elle a toujours confectionné ses collections à Montréal, la métropole est un « personnage » important dans l’histoire de Maison Marie Saint Pierre, ses quartiers figurant tour à tour dans les chapitres au fil des déménagements de ses ateliers. « Tout a commencé à Montréal, mais très rapidement dans ma carrière, je suis partie à New York, à Toronto. Si je restais ici, je ne survivais pas. C’est intuitif, j’ai su dès ma première collection que je devais sortir de Montréal et aller voir ailleurs. »

Elle aurait pu quitter la métropole à de nombreuses occasions, mais elle lui a toujours été fidèle, notamment afin de rester près de ses parents, qui lui ont permis de s’affirmer comme femme d’affaires tout en cuisinant de bons plats pour ses enfants.

Au fil des années, Marie Saint Pierre a également touché au domaine du meuble, elle a créé pour les hommes, habillé des poupées, lancé des collections pour la chaîne de boutiques Reitmans, ouvert des boutiques à Montréal, à Toronto, à Miami, elle a été honorée sous toutes ses coutures.

Photo: Dominique Malaterre Une création Marie Saint Pierre

Est-ce que Marie-Josée Charest aurait le même parcours si elle commençait en 2017 ? « J’pense même pas que je ferais de la mode ! Probablement que je ferais de l’art et de la sculpture, lance la créatrice, qui n’exclut pas la possibilité de s’y consacrer un jour. Je ne sais pas si je recommencerais dans l’univers du vêtement. Et ce n’est pas par manque de passion, au contraire. Tous les matins, je me lève et j’ai hâte de me rendre au travail. Je réalise le rêve de beaucoup de monde de travailler dans cet univers, et c’est un privilège de réussir à travers les épreuves et d’avoir des clientes extraordinaires qui restent fidèles et me permettent d’évoluer là-dedans. »

Vu qu’elle embrasse toutes les silhouettes de tous les âges et horizons, une relation spéciale s’est tissée avec les femmes au fil des années. « Ça rend son produit très sympathique même si toutes les femmes n’ont pas le privilège de s’offrir ses vêtements. Ce n’est pas un produit complexant. Elles ont l’impression que Marie les accompagne dans leur vie, leurs moments forts. C’est une marque qui est gentille avec elles, si on peut dire ! » a pu observer Madeleine Goubau.

L’auteure remarque que le côté authentique derrière le processus de Marie Saint Pierre, une rareté dans le milieu de la mode, ainsi que sa vision à long terme ont contribué à l’inscrire dans la durée. Après 30 années d’affaires dans un contexte difficile — la mondialisation, la fin des quotas d’importation sur le textile chinois —, la créatrice voit enfin poindre un nouveau printemps pour sa marque indépendante.

« La mondialisation a créé des monstres extrêmement puissants dans certaines industries, mais aujourd’hui, on voit que le monde n’a pas envie de cette mainmise-là. Il y a une crise et ça va épurer beaucoup de choses. Alors, on a vraiment une belle place actuellement, croit-elle. On est bien structurés, on est une maison avec des ressources solides et humaines, et un produit fort. On a un produit d’avant-garde. Quand on montre ce qu’on fait aux Européens, ils disent “wow !”. On travaille vraiment différemment des autres. » L’art et la sculpture peuvent encore attendre quelques années…

Maison Marie Saint Pierre. En 30 tableaux

Madeleine Goubau, Québec Amérique, 2017, 312 pages

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