Toujours combattu, l’esclavage n’a jamais disparu

Dans une province du Myanmar, des enfants forcés de travailler subissent régulièrement les sévices corporels ou sexuels de leurs employeurs.
Photo: Ye Aung Thu Agence France-Presse Dans une province du Myanmar, des enfants forcés de travailler subissent régulièrement les sévices corporels ou sexuels de leurs employeurs.

Non, l’esclavage n’est jamais allé de soi. Il y a toujours eu de l’opposition à ce rabaissement total de certains hommes au profit d’autres hommes, explique l’historien Olivier Grenouilleau de passage à Montréal à l’occasion d’une conférence publique.

Servi par une connaissance encyclopédique de son sujet, Olivier Grenouilleau montre, dans son plus récent livre, La révolution abolitionniste (Gallimard), comment s’est joué, sur plusieurs théâtres et avec bien des paradoxes, le renversement de l’esclavage entre le XVIIIe et le XIXe siècles. Il s’agit, explique-t-il en entrevue, d’un moment très particulier dans l’histoire de l’humanité. Et ce n’est pas une suite d’histoires nationales sous l’angle de l’esclavage qu’il propose, mais bien une «histoire totale». L’abolition est une révolution, plaide ce spécialiste de l’histoire de l’esclavage et du capitalisme, tout en soutenant par ailleurs que de nouvelles formes d’esclavage se sont développées de nos jours.

« L’esclave est celui qui est considéré comme un Autre — au nom de sa culture, de sa religion, de sa couleur — et qui est réduit socialement à quelqu’un à qui on peut tout demander. Ce n’est pas forcément quelqu’un qui travaille beaucoup, mais bien un individu dont l’humanité est mise en sursis. C’est un humain, un animal et une chose tout à la fois. »

Ceux qui se dressent contre l’esclavage sont parfois opposés entre eux sur plusieurs théâtres idéologiques. Ils ne se retrouvent qu’en apparence dans cette lutte. « Les abolitionnistes sont très peu nombreux au départ. » Et ils se structurent alors que l’esclavagisme atteint un sommet dans l’histoire. « Il est faux de dire que c’est la pensée catholique qui a raison de l’esclavage. Il y a beaucoup plus que cela. Mais il y a ça aussi. »

Certains peuples étaient défavorables à l’esclavage de longue date, bien avant même la naissance du christianisme. C’est le cas des Esséniens ou des Thérapeutes dans l’Antiquité. Si l’esclavage est admis ou même défendu par des philosophes comme Platon et Aristote, cela suppose aussi que le concept fasse objet de débats. Dans L’esprit des lois, Montesquieu détruisait l’idée de l’esclavage. « Mais lui comme d’autres n’étaient pas pour autant abolitionnistes. Ils ne souhaitaient pas que cela s’arrête partout. » Alors, qu’est-ce qui va changer? Une nouvelle conception générale de l’individu fonde un système de droit sur lequel les abolitionnistes projettent bientôt leurs vues sur le monde.

« Les abolitionnistes veulent agir sur le monde. Ils ont une idée morale. Ils souhaitent une “régénération”, un mot qu’on emploie beaucoup. Cette morale fonde une nouvelle idée du droit. On avait jusque-là l’idée que, selon le “droit naturel”, tous les hommes sont égaux. Dans le droit des gens, cela n’empêchait pas l’esclavage, défendu au nom de l’histoire, d’une tradition, de textes anciens. Soudain, de grands principes — la liberté, l’égalité — sont mis à la base de tout. Tout s’emboîte. On ne sent plus le besoin de dissocier le droit naturel d’autres facettes de la vie. On affirme donc que tout se tient et que l’esclavage est contre nature. Une première dans l’histoire de l’humanité. »

Les courants contre l’esclavage ne sont pas toujours tels qu’on se les représente de façon caricaturale, explique l’historien. Ils varient d’ailleurs beaucoup une société à l’autre. «En Angleterre, par exemple, les abolitionnistes tiennent plutôt à des mouvements populaires. En France, plutôt à une certaine élite.»

Ce n’est pas seulement à cause de l’économie, de la religion ou de la montée du sentiment de soi que l’esclavage s’effondre, mais grâce à une suite de recompositions de ces idées, selon diverses tendances en présence. Les paradoxes à cet égard sont nombreux. Grenouilleau les observe froidement, dans la perspective où l’historien n’a pas à simplifier la réalité.

Ainsi note-t-il qu’une partie de l’argumentation contre l’esclavage se construit en simple réaction aux propos qui la défendent. « Ce n’est pas simple. Des gens disent que j’essaie de trouver un juste milieu dans ma lecture de l’histoire. Mais non! J’essaie simplement de travailler en bon artisan : souvent, cela consiste à essayer d’expliquer des choses complexes. »

Nouveaux esclaves

L’effondrement du système esclavagiste n’a pas entraîné pour autant la libération complète des gens qui en étaient les victimes. En toute logique, l’abolition aurait dû conduire dans un même mouvement «à réformer le système économique». Certains y ont pensé, montre l’historien. Mais cela n’a pas été fait. « On imagine des réformes sociales complètes, mais concrètement, ce n’est pas ce qui a été fait. C’est le gros du problème. La structure se maintient. Et le racisme se renforce. L’abolition ne met pas un terme au racisme. »

L’esclave d’ailleurs est-il bien mort entre le XVIIIe et le XIXe siècles ? « Bien sûr que non. On parle même aujourd’hui de nouvelles formes d’esclavage. Mais toutes les formes d’exploitation ne sont pas forcément de l’esclavage, comme on a trop souvent tendance à le croire. »

« On peut considérer aujourd’hui qu’il existe des millions d’esclaves qui rappellent les conditions de l’esclavage ancien. C’est un esclavage de fait, au nom de nouvelles formes de domination. » Des individus qui n’ont aucun recours, sans papier, sont à la merci des autres. Dans « la société globale » d’aujourd’hui, le vieux problème se pose donc toujours.

La révolution abolitionniste

Olivier Grenouilleau, Gallimard, Paris, 2017, 504 pages

1 commentaire
  • Denis Blondin - Abonné 29 avril 2017 10 h 51

    Pas seulement dans des pays comme le Myanmar

    Sous sa forme ancienne, celle d'une propriété privée des esclaves, on peut dire que l'esclavage a été éliminé dans les pays occidentaux. Par contre, de nouvelles formes sont apparues.

    Aux États-Unis par exemple, on a développé un système d'incarcération de masse qui touche particulièrement les descendants des anciens esclaves. Si les hommes "noirs" ne constituent que 6,5% de la population, ils fournissent 40% du contingent de prisonniers.

    Un tel système déjà très onéreux (plus de 87 milliards en 2009) coûterait encore beaucoup plus cher avec la tenue de procès, plus de 97% de personnes incarcérées le sont sans procès. Les peines prévues sont tellement élevées qu'elles acceptent de négocer une sentence sans procès, même lorsqu'elles sont innocentes.

    Or, il se trouve que beaucoup de ces prisonniers sont aussi soumis à des travaux forcés, non seulement pour des travaux publics tels que les routes, mais aussi pour fournir de la main d'oeuvre gratuite à des entreprises privées, qui profitent ainsi d'un système d'esclavage d'État.

    Denis Blondin, anthropologue