Johanne Fournier tout en douceur et en fluidité

Passant du «je» au «tu», s’adressant tantôt à une amie ou à un canard, Johanne Fournier note le passage du temps, égrène les saisons, fixe l’écoulement des années.
Photo: iStock Passant du «je» au «tu», s’adressant tantôt à une amie ou à un canard, Johanne Fournier note le passage du temps, égrène les saisons, fixe l’écoulement des années.

Comme le suggère le titre, Tout doit partir, il y est question de grands départs et de petites disparitions.

Car les deuils sont multiples dans le récit de Johanne Fournier — qui est aussi son premier livre — et ils y prennent plusieurs formes. Terminer la production d’un film (Le temps que prennent les bateaux, par exemple, tourné dans le port de Matane), le laisser aller et vivre sa vie, passer à autre chose. Anticiper et « vivre » la mort de son père.

Cinéaste documentariste originaire de Matane (Montagnaises de parole, Cabines, Le temps que prennent les bateaux), Johanne Fournier a longtemps habité Québec avant de retourner vivre en Gaspésie il y a 20 ans, d’où elle exerce son regard particulier et fixe le passage du temps.

C’est ainsi qu’elle se souvient de son père, le « seul optométriste dans l’est du Québec pendant longtemps », passionné d’histoire qui avait aussi été président de la Société d’histoire et de généalogie de Matane pendant 37 ans. Elle qui se retrouve désormais « orpheline au bord de la rivière », tandis que ses pensées se bousculent, se mêlent au vent, se font plus claires. « Tout doit partir avec le temps. Les êtres chers comme les amours, les illusions comme les objets. »

Capter le souffle de certaines éternités

Passant du je au tu, s’adressant tantôt à une amie ou à un canard, Johanne Fournier note le passage du temps, égrène les saisons, fixe l’écoulement des années. Au milieu de toute l’impermanence qui nous submerge, elle parvient ainsi à capter le souffle de certaines éternités. « Tout le mois d’août est là : les saumons qui remontent dans le courant, le chat sous la balançoire, les criquets dans les épilobes, les amélanches juteuses et sucrées, les colibris frénétiques autour des abreuvoirs. La robe sèche sur la corde à linge. Je me baigne, elle sèche, je me baigne, elle sèche, je me baigne, elle sèche. »

Témoin sensible et préposée au « démontage » de la vie de son père, dont elle va d’ailleurs transformer les artefacts en exposition photographique, l’auteure fait résonner cette citation de Marguerite Duras : « Il faudrait prévenir les gens de ces choses-là. […] Que c’est tandis qu’elle se vit que la vie est immortelle, tandis qu’elle est en vie. »

Comme en prolongement de son regard de cinéaste, Johanne Fournier réunit ici les « saisons éparses » qui composent près de cinq années de son existence à la manière d’un fondu enchaîné. Entre le journal intime et le carnet de création, Tout doit partir témoigne aussi par moments de « la vie dans nos campagnes qui libère et qui étouffe aussi par moments ». Un récit plutôt poétique, empreint de douceur et de fluidité.

« Après avoir fini le démantèlement, j’entrerai dans l’archéologie des souvenirs comme dans le dépouillement d’un scénario, avec les photos, les recherches, les lettres, tout ce que je n’ai pas eu le temps de regarder de sa vie, de celle de notre famille. »

— Extrait de Tout doit partir

Tout doit partir

★★★ 1/2

Johanne Fournier, Leméac, Montréal, 2017, 80 pages