Sacré George Clooney!

Les habitations Hallfield comptent parmi les projets de HLM réalisés par l’architecte Berthold Lubetkin à Londres.
Photo: Creative Commons Les habitations Hallfield comptent parmi les projets de HLM réalisés par l’architecte Berthold Lubetkin à Londres.

On ne se tape pas sur les cuisses en lisant le nouveau roman de Marina Lewycka (Une brève histoire du tracteur en Ukraine, Traders, hippies et hamsters), mais on sourit presque constamment en pénétrant dans l’univers de Berthold Sidebottom et de Violet, locataires d’une habitation à loyer modique (HLM) conçue par l’architecte russe Berthold Lubetkin. Il faut dire que la romancière anglaise d’origine ukrainienne n’a pas son pareil pour faire d’un événement triste et solennel, telles les funérailles de la mère de Berthold, une suite de scènes burlesques et irrévérencieuses.

C’est sans parler du don qu’elle a pour esquisser des personnages aussi excentriques qu’attachants, comme cet acteur shakespearien obsédé par George Clooney qu’est Berthold : « Satané George Clooney. Si nous n’étions pas nés le même jour, je m’en ficherais probablement ; en fait, je ne ferais peut-être même pas attention à lui. Mais en l’occurrence, je ne pouvais pas m’empêcher de comparer son succès au mien [à son absence, plus exactement]. »

Ayant apporté le modernisme en Angleterre dans les années 1930, Lubetkin croyait que les petites gens avaient aussi droit à la beauté et au confort. Or, les lois du logement social ont bien changé depuis que l’austérité s’est installée au Royaume-Uni. Afin de ne pas perdre son spacieux appartement qu’il partageait jusqu’au décès de sa mère, Berthold demande à la veuve Inna Alfandari de se faire passer pour la défunte aux yeux de Mrs. Penny, gestionnaire du logement social. À sa grande surprise, l’Ukrainienne septuagénaire, trop heureuse de trouver un toit et quelqu’un à nourrir, accepte sans hésiter : « Toute le jour je faisé golabki kobaski slatki mais il est personne pour manger avec depuis Dovik il morte », dit-elle en s’exprimant laborieusement.

Un peu fêlée, un peu fourbe, la vielle dame est la source des situations les plus insolites et les plus amusantes de cette grinçante comédie sociale aux accents balzaciens où Marina Lewycka tire à boulets rouges tant sur les politiciens, les fonctionnaires, les nantis, les artistes, les immigrés que sur les assistés sociaux. Car dans Rien n’est trop beau pour les gens ordinaires, ce n’est pas tout le monde qui est beau et gentil comme Violet, nouvelle voisine de Berthold.

Corruption

Promise à un brillant avenir, la Kenyanne de 23 ans apprend bientôt que son nouvel employeur, un Québécois qui se la joue Français, est impliqué jusqu’au cou dans une histoire de corruption à Nairobi : « Violet retourne à son dossier en s’efforçant de ne pas montrer son découragement. À ses débuts dans la société, elle débordait de confiance en elle. Et voilà qu’à la fin de son premier mois, elle se demande si elle ne s’est pas trompée de voie. »

Suivant en parallèle les destins de Berthold et de Violet, qui se croiseront à quelques reprises pour sauver la cerisaie de leur immeuble de la tronçonneuse, le roman de Lewycka se déroule en une suite de courts chapitres où fusent les répliques loufoques et les situations cocasses. Alors qu’elle excelle à dépeindre les escroqueries auxquelles se prêtent certains locataires sans vergogne, la romancière ne fait pas montre du même aplomb lorsqu’elle explore le monde des bandits à cravate. En résulte un roman que l’on dévore avec bonheur, mais dont l’une des conclusions laisse perplexe.

Rien n’est trop beau pour les gens ordinaires

★★★

Marina Lewycka, traduit de l’anglais par Sabine Porte, Alto, Québec, 2017, 468 pages