Lili Boisvert contre les théories réductrices sur la sexualité hommes-femmes

«La vérité, c’est que les femmes sont capables aussi d’être des productrices de désir», explique la journaliste Lili Boisvert.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «La vérité, c’est que les femmes sont capables aussi d’être des productrices de désir», explique la journaliste Lili Boisvert.

Cumshot ! Glisser dans le titre de son livre un mot appartenant au lexique de la pornographie comporte un certain nombre de risques. Celui de choquer. Celui d’être mal comprise. Celui, aussi, d’atterrir dans la mauvaise boîte courriel. « Mon éditeur n’a pas eu de réponse de Bibliothèque et Archives Canada [où chaque livre publié au pays doit être déposé] pendant un bout parce que le courriel qui présentait l’essai était tombé dans les spams », rigole Lili Boisvert.

Le principe du cumshot n’a pourtant que très peu à voir avec le monde du cinéma XXX, où cette expression désigne un gros plan de l’éjaculation d’un homme sur une femme, point culminant d’une écrasante majorité de scènes (nous dit-on). Pourquoi l’employer hors de ce contexte, alors ? Parce que cette pratique cristalliserait, selon la communicatrice, une « idéologie sexuelle qui définit le désir comme une pulsion qui provient des hommes et aboutit sur le corps des femmes », condamnant les hommes à un rôle actif, et les femmes à un rôle passif.

Mais les hommes ne sont-ils pas nés pour chasser une proie, objecterait peut-être ici le pilier de taverne bien entiché, comme le reste de notre société, d’explications biologisantes selon lesquelles un homme, c’est un homme, et une femme, une femme, pis c’est ben correct de même, tsé veut dire ?

« Il y a beaucoup d’explications biologisantes qui sont utilisées comme une nouvelle religion », observe en entrevue l’animatrice de l’émission Sexplora (ARTV), qui signe ici un livre parfait pour mettre fin à certaines conversations de comptoir, mais qui en provoquera aussi bien des nouvelles. « Ça nous rassure de penser que les rôles dans la sexualité sont coulés dans le béton et qu’on ne peut pas jouer avec eux, que ça doit rester comme ça à tout prix, juste parce que c’est la nature humaine. »

L’imaginaire, c’est fort

La sexualité est une activité profondément sociale, répète tout au long du Principe du cumshot Lili Boisvert. Voilà sans doute une idée encore choquante, tant elle va à contresens de notre intuition. Comment une activité n’impliquant (généralement) que deux personnes peut-elle être sociale ? « Le sexe est une affaire de traditions », insiste pourtant la journaliste, en évoquant par exemple les gémissements et contorsions faciales produits par mesdames sous les couvertures, « un comportement appris et même souvent consciemment adopté », plutôt qu’« une réaction instinctive et incontrôlable ». Désolé les boys.

« Ça dérange encore beaucoup quand on dit que la sexualité, c’est social, et c’est pour ça qu’on a tellement envie de parler de la sexualité seulement sous l’angle anatomique. Comme ça, tu n’as pas à te demander pourquoi tu as tel fantasme. Tu te dis “ça me dépasse, c’est malgré moi”, et ça coupe court à la réflexion », regrette la membre du duo Les Brutes.

Mais bien qu’il faille admettre, par exemple, que la sexualisation des seins des femmes repose sur une absurdité et un choix parfaitement arbitraire, il apparaît tout aussi absurde d’espérer d’un homme (celui qui écrit ces lignes, entre autres) qu’il cesse un jour d’être émoustillé par les seins d’une femme. Notre inconscient érotique n’est-il pas aussi puissant que ce qui n’appartient que strictement aux pulsions du corps ?

« C’est vrai qu’on n’est pas nécessairement plus libres parce que l’on comprend que ce n’est pas nos hormones qui génèrent tel fantasme en nous, précise Lili. Cette prise de conscience, ce n’est que le début de quelque chose, d’un changement plus profond. Je ne veux pas d’ailleurs que les gens pensent que je suis au-dessus de tout ça. La ségrégation sexuelle [séparation sociale entre les hommes et les femmes], ça me purge, mais dans les faits, j’y adhère moi aussi quand j’adopte une mode féminine. »

  

Message idéal pour monde pas idéal

Nous avons été plusieurs à noter au cours de la dernière année que le « Sans oui, c’est non » proposé aux hommes afin de bien s’assurer du consentement de leur partenaire s’arrimait mal avec une culture de la séduction contraignant les gars à prendre les commandes, voire à se montrer agressifs. Comment chasser en demandant constamment à sa proie si elle accepte de l’être ?

Selon Lili Boisvert, le « sans oui, c’est non » est « un message idéal, qui fonctionne dans un monde idéal, mais on ne vit pas dans un monde idéal. Ce que je dis, c’est soyons un peu plus pragmatiques. Une fois qu’on a bien souligné que c’est important le consentement, est-ce que ça signifie que les hommes doivent demander la permission chaque fois qu’ils veulent embrasser leur partenaire ? Non. Moi, je n’y crois pas. Sauf que si on vivait dans une société où les femmes pouvaient faire les premiers pas, où elles pouvaient être des sujets désirants, déjà, on viendrait de couper à la racine une partie du problème. »

« Il y a plein de filles super allumées sur le consentement qui veulent rester dans une dynamique de chasseur et de proie, poursuit-elle. Faut absolument que le gars prenne les devants ! C’est sûr que ça crée une culture qui favorise les agressions. C’est normal dans notre culture que ce soit les hommes qui agissent, et que les femmes n’agissent pas. On ne veut pas que les femmes expriment leur désir, on veut qu’elles le reçoivent, qu’elles ne demeurent que des réceptacles à désir. Mais la vérité, c’est que les femmes sont capables aussi d’être des productrices de désir. » N’est-ce pas là une réjouissante nouvelle ?

Le principe du «cumshot». Le désir des femmes sous l’emprise des clichés sexuels

Lili Boisvert, VLB éditeur, Montréal, 2017, 256 pages


 
1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 avril 2017 18 h 41

    Belle photo !

    Comment devient-on photographe M. Ruiz ?