Le livre noir de Paul Martin

Doctorant québécois en philosophie à Paris et à Berlin, Alain Deneault n'aime pas Paul Martin. Sa détestation, toutefois, a des racines plus profondes que la seule opposition idéologique et politique. Pour lui, Paul Martin n'est pas seulement un piètre politicien dont il n'apprécie pas le programme, mais bel et bien l'incarnation la plus perverse de la mondialisation marchande: «Le cas Martin nous fait comprendre les vices de la mondialisation économique et les liaisons incestueuses qui se dessinent toujours plus étroitement entre la finance, le crime économique et les sphères politiques.»

Réquisitoire empreint de gravité qui prend la forme de 60 thèses brèves, Paul Martin et compagnies se veut une charge radicale contre l'homme d'affaires-politicien qui y apparaît, littéralement, comme un maître de la combine, ennemi du genre humain.

Le Martin que dénonce Deneault, c'est le profiteur de paradis fiscaux qui a investi l'État canadien pour le mettre à son service et à celui de ses semblables: «Les paradis fiscaux constituent la négation des principes démocratiques et qui ne s'y oppose pas est antidémocrate. [...] Avoir pignon sur rue dans les paradis fiscaux signifie qu'on avalise la criminalité financière» [...] «L'appareil d'État compte parmi leurs propriétés, du moins n'en usent-ils qu'en fonction de leurs intérêts.»

Bilan dévastateur des activités de la Canada Steamship Lines, ex-propriété de Paul Martin passée aux mains de ses fils, et critique virulente du rôle du conseiller fédéral en éthique, Howard Wilson, «un observateur d'un type particulier, puisqu'il attend de ceux qu'il surveille qu'ils l'informent eux-mêmes des transgressions qu'ils commettent», l'essai d'Alain Deneault vise surtout à illustrer la catastrophe politique et humanitaire qui résulte de l'accaparement de l'État par un tel requin de la finance.

C'est Martin le politicien, écrit-il, qui a «fait modifier, à son avantage, les mesures d'imposition des compagnies de transport maritime», qui a légalisé le détournement fiscal au mépris du contrat social démocratique et qui a incité le gouvernement canadien à appuyer des compagnies canadiennes, dont la Heritage Oil de Calgary, qui flirtent avec des dictatures sanguinaires, au Soudan et au Congo en particulier.

Le monde va mal? Derrière le «sourire en plastique» des Bush, Chirac, Berlusconi et Martin, cherchez l'erreur: «Lorsque les représentants de l'État sont précisément ses adversaires objectifs, celui-ci ne sait plus imposer ses prétendues compétences et n'a en rien l'envergure requise pour forcer la reconnaissance de ses prérogatives là où la gravité des situations historiques le réclame.»

Sur le plan strictement informatif, Paul Martin et compagnies n'apprendra rien aux lecteurs de journaux sérieux et, en ce sens, l'habituelle charge antimédias reprise par Deneault («Les médias travaillent à ce que nous ne comprenions rien. Faisons les liens nous-mêmes») manque de nuances. Aussi, la principale qualité de cet ouvrage est ailleurs, c'est-à-dire dans son ton solennel qui suggère, avec justesse, qu'il ne s'agit pas seulement d'aimer ou de ne pas aimer Paul Martin, comme n'importe quel autre politicien, mais d'accepter ou de s'opposer à un mépris de la démocratie érigé en système.