Hubert Reeves nous fait une fleur

Hubert Reeves a écarté toutes les plantes cultivées de son jardin pour ne répertorier que celles que la nature offre généreusement à la contemplation. Pissenlit dent-de-lion compris.
Photo: iStock Hubert Reeves a écarté toutes les plantes cultivées de son jardin pour ne répertorier que celles que la nature offre généreusement à la contemplation. Pissenlit dent-de-lion compris.

Après avoir fait découvrir les étoiles aux gens des villes, le scientifique préféré des Québécois, Hubert Reeves, publie J’ai vu une fleur sauvage, un herbier nous invitant à nous pencher pour observer de plus près ce que l’on passe notre vie à piétiner. Un herbier pour se rapprocher des plaisirs simples de la nature et, ultimement, la défendre.

Alors qu’à Montréal les crocus sont en fleurs depuis peu, les prairies de Malicorne, en Bourgogne, ont plusieurs semaines d’avance sur le printemps et sont déjà tapissées du jaune soleil des pissenlits. En plus de se retrouver sur tous les continents, cette plante a aussi sa place dans le livre J’ai vu une fleur sauvage de l’astrophysicien Hubert Reeves.

Détournant un instant les yeux de l’infiniment grand pour s’intéresser à l’infiniment petit, le scientifique a écarté toutes les plantes cultivées de son jardin pour ne répertorier que celles que la nature offre généreusement à la contemplation. Pissenlit dent-de-lion compris.

« Je pense que l’expression “mauvaise herbe” est à éliminer. C’est nous qui décidons qu’elles sont mauvaises. On se prend pour des juges qui ont le droit de décider qu’il y a des plantes nuisibles. Mais nuisibles à qui ? À nous ? » C’est dit.

Pendant cinq ans, l’astrophysicien de 84 ans a multiplié les balades avec la photographe Patricia Aubertin dans les champs tout près de sa maison de Malicorne, en France, afin d’immortaliser toutes les saisons des fleurs, du moment où elles perçaient la neige jusqu’à ce qu’elles se fanent. Un minutieux travail d’observation, à genoux sur la terre humide.

Entremetteur d’amitiés

On ne retrouve qu’une poignée de la quarantaine de fleurs répertoriées par Hubert Reeves dans les forêts et les champs québécois (dont la grande bardane — que les enfants d’ici surnomment pique-pique, ou toc —, les pâquerettes, les violettes). Pourtant, son message résonne jusque de ce côté-ci de l’Atlantique. Par les fleurs, Hubert Reeves nous invite à fermer nos écrans et à nous reconnecter au plaisir d’être dans la nature.

« On est de plus en plus dans nos voitures, dans nos villes, et on ne voit plus tout ça, explique le charismatique professeur par l’entremise de FaceTime. Si personne ne vous dit : “Arrête-toi et regarde ça, ça vaut la peine”, vous pouvez marcher toute votre vie sur ces fleurs sans les voir. C’est là le but du livre : connaître les fleurs par leur nom et prendre plaisir à les retrouver au printemps, comme des amies. »

L’expression "mauvaise herbe" est à éliminer. C’est nous qui décidons qu’elles sont mauvaises. On se prend pour des juges qui ont le droit de décider qu’il y a des plantes nuisibles. Mais nuisibles à qui? À nous?

Il a rencontré ses premières amies dans les champs québécois, alors qu’il n’était qu’un gamin, fasciné par la curiosité du botaniste et ami de la famille, le père Louis-Marie. Il vouait un véritable culte à cet homme qui les emmenait dans les champs et leur faisait découvrir les beautés de la nature à travers sa petite loupe. C’est d’ailleurs l’influence du père Louis-Marie qui a conduit Hubert Reeves vers une carrière scientifique.

« Les enfants sont impressionnés par ce que les parents et les amis aiment, et ils ont envie de s’associer à ça. Si vous emmenez votre enfant dans la campagne et que vous lui montrez que la nature vous intéresse, celui-ci a beaucoup plus de chances de devenir quelqu’un qui va défendre l’environnement plus tard. Ça ne sert à rien de faire des discours aux enfants. C’est dans l’affect. C’est contagieux. S’ils savent que vous aimez les fleurs, il aimera les fleurs et il protestera lorsqu’on voudra couper les arbres. »

Prétexte vert

La verge d’or, la cardamine des prés, le brouillon-blanc, l’anémone Sylvie et le géranium herbe à Robert ne sont que quelques-unes de la quarantaine de copines qu’Hubert Reeves présente en racontant leur histoire, des souvenirs et des anecdotes qui leur sont rattachés.

Avec la tendresse et la simplicité qu’on lui connaît. Dans J’ai vu une fleur sauvage — le titre vient d’un haïku —, le scientifique partage également ses réflexions et les observations qu’il a pu faire depuis qu’il est arrivé à Malicorne, il y a presque 40 ans.

Les espèces de papillons sont aujourd’hui moins nombreuses qu’avant à butiner son arbre à papillons — un buddleia —, signe de la perte de la biodiversité.

Il initie les lecteurs à la sensibilité des fleurs, qui ont une vie sociale complexe, travaillant de pair avec les champignons et les bactéries, collabore avec leurs voisines pour les aviser du danger.

Et aussi aux mystères de l’ADN qui ont permis aux fougères, par exemple, de traverser 300 millions d’années et d’arriver jusqu’à nous pratiquement inchangées.

À son arrivée au domaine, il a planté dans sa forêt millénaire des séquoias et des cèdres du Liban, des arbres qui peuvent vivre jusqu’à 3000 ans.

Les siens sont encore des bébés, même si le tronc de son séquoia est maintenant si large qu’il ne peut plus l’entourer de ses bras.

« J’aime beaucoup l’idée de planter un arbre qui, je pense, même si rien n’est certain, pourrait être encore là dans 3000 ans. Il y a trois millénaires, c’était l’empire des Égyptiens. Alors, on n’a pas la moindre idée de ce à quoi ressemblera notre Terre dans 3000 ans. Ça me fascine de penser qu’eux seront peut-être là pour le voir », dit-il, émerveillé cette fois par l’infiniment loin.

J'ai vu une fleur sauvage. L'herbier de Malicorne

Hubert Reeves
Éditions du Seuil
Paris, 2017, 256 pages


Le livre est doublé d’un herbier en ligne où l’on peut consulter plus de 600 photos de la quarantaine d’espèces de plantes, afin de pouvoir les reconnaître sous tous leurs angles au fil des saisons.