Quand un groupe d’universitaires se penche sur la littérature québécoise

Les contours de la chose littéraire québécoise contemporaine sont complexes, loin désormais «de la question nationale».
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les contours de la chose littéraire québécoise contemporaine sont complexes, loin désormais «de la question nationale».

Car il faut bien finir par en revenir… dans les romans du moins. Le combat du Québec pour son indépendance, tel qu’incarné dans sa littérature des années 1960 et 1970, a toujours fasciné le professeur de lettres Peter Klaus, de la Freie Universität Berlin, qui était de passage cette semaine au pays pour recevoir l’Ordre national du Québec des mains de Philippe Couillard. C’était mercredi dernier. Avec passion et détermination, l’homme fait rayonner en effet la littérature québécoise en Allemagne depuis le début des années 1980. Il a fréquenté Gaston Miron, Dany Laferrière, Jacques Lanctôt, Marie Laberge, et tant d’autres.

« Cette instrumentalisation de la littérature pour un but idéologique a donné un corpus singulier dans ces années-là, a indiqué l’homme dans une entrevue accordée au Devoir plus tôt cette semaine. Mais heureusement, cette époque est révolue et l’on s’en réjouit, parce que l’embrigadement des artistes, des auteurs en politique, ce n’est pas toujours salutaire pour la création. »

Dans l’univers romanesque, les temps — et surtout les mono-obsessions — ont bien changé. Et c’est ce que confirme d’ailleurs le collectif d’auteurs dans Que devient la littérature québécoise ? Formes et enjeux des pratiques narratives depuis 1990 (Nota Bene). Le bouquin assemble des textes de David Bélanger, d’Élisabeth Nardout-Lafarge, de Lise Gauvin et de Myriam Suchet, entre autres, sur le déplacement du cadre de la mémoire porté par le roman, ses éclatements, sa féminisation, son américanité…

Diversité et pluralité

Loin de la cohésion du propos assurée par « les projets moderne et néonationaliste » portés par la littérature de la Révolution tranquille, l’univers romanesque témoigne depuis plus de deux décennies d’une plus grande diversité d’intérêts et d’une pluralité des voix, exposent en guise d’introduction Robert Dion et Andrée Mercier, les deux universitaires qui ont piloté cet exercice de réflexion en groupe. La production littéraire laisse couler la multiplicité des cultures, des sous-cultures, des niches, même, entre ses lignes. Les ramifications de la pensée qu’elle expose sont multiformes, au diapason d’ailleurs de celles qui permettent d’appréhender les réalités du présent.

Nouvelle appropriation du fait social, y compris celui qui vient du passé, sorte de trivialité qui s’impose comme « un véritable horizon de référence », une « filiation choisie parmi un legs mondial éclectique, mémoire empruntée, affirmation ironique de l’autorité narrative, croyance forte dans le pouvoir des fables, réflexe communautaire opposé à l’individualisme de la modernité et de la postmodernité », les contours de la chose littéraire québécoise contemporaine sont complexes, loin désormais « de la question nationale » et même de l’obsession de l’intimisme qui a suivi, peut-on lire dans une série d’analyses universitaires de très bonne tenue portant sur les oeuvres de Catherine Mavrikakis, d’Éric Plamondon, de Nicolas Dickner, de Dany Laferrière, de Simon Boudreault et de plusieurs dizaines d’autres.

Le roman québécois d’aujourd’hui, écrit René Audet, un des nombreux contributeurs, se fait le « terreau d’une riche et complexe problématisation du rapport entre le soi et le contexte social et culturel ». Dans ce contexte, le personnage devient « un être instable et poreux à son milieu et une icône des apories ontologiques contemporaines ». Les protagonistes des fictions du moment « ne s’imposent plus par leur étoffe, ni même par leur ethos. Désengagés, passifs, anonymes, ils sont souvent simplement sertis au coeur de circonstances et de discours qui les balisent, les saisissent et les propulsent ». Et ce, comme autant de témoins fictifs, en fait, d’une littérature bien réelle, foisonnante et riche qui, de toute évidence, est bien de son temps, et ne s’écrit certainement pas sous cloche.

Que devient la littérature québécoise?

★★★

Sous la direction de Robert Dion et Andrée Mercier, Nota Bene, Montréal, 2017, 424 pages