Beauté désespérée

Katherine Raymond, qui fait des études postdoctorales en psychiatrie, livre une critique foudroyante du système de santé.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Katherine Raymond, qui fait des études postdoctorales en psychiatrie, livre une critique foudroyante du système de santé.

Résilience. Le mot, tout aussi ubiquitaire que vidé de sa substance, champignonne trop souvent le discours aux ambitions inspirantes de ceux qui ont dû traverser une proverbiale épreuve. Après le suicide de sa mère, Katherine se drape dans l’espoir de transformer son deuil en récit tire-larmes et réchauffe-coeur, presque ravie de goûter à une tragédie cousue main pouvant être racontée dans un magazine papier glacé.

« Quand tu es morte, j’ai enfin trouvé quelque chose à écrire, sans avoir à me soucier de l’écriture. J’ai écrit notre histoire pour la galerie. Une histoire que j’ai faite sensible et touchante. Une fin pour tous. Une histoire de battante, d’amalgames faciles, un mensonge », raconte Katherine Raymond dans Matricide, son premier roman, qui n’a rien d’une complaisante « histoire de battante ». Au contraire.

Réflexion impétueuse sur la folie dans laquelle la beauté a emprisonné sa mère, cette confession autofictionnelle mesure ce qu’il reste lorsque s’évapore le pouvoir d’attraction d’une femme jadis capable d’obtenir tout ce qu’elle voulait à l’aide de ses yeux bleus. Réponse : « Il ne restait que le ridicule de cette femme domestique, inapte malgré toute sa grâce aux choses de l’amour »,condamnée à mener « seulement la vie d’une image ».

Sentence à perpétuité

Transportée en psychiatrie par l’insomnie et les apparitions insistantes de sa mère morte qui l’assaillent en rêve, Katherine goûtera à la dure médecine de soignants complètement obnubilés par leur DSM et par les cocktails de pilules à assembler, poussés au cynisme par des administrations aussi empathiques que des presse-citrons. En n’aidant que ceux qui flirtent avec des recours irréversibles comme le suicide, le système de santé contraint-il des personnes fragilisées à se lancer dans le précipice afin d’être prises au sérieux ? La critique, certes pas nouvelle, foudroie par sa virulence, d’autant plus que Katherine Raymond fait dans la vraie vie des études postdoctorales en psychiatrie.

Hantée par les mêmes obsessions que Nelly Arcan, Matricide expose l’hypocrisie d’un monde où l’obéissance et le sexe demeurent les seules monnaies d’échange auxquelles doivent s’en remettre celles qui, au coeur du milieu du travail, inspirent la méfiance à des hommes ne sachant les voir qu’en « femmes-vulves » (pour reprendre l’expression de l’auteure de Putain et Folle). La grande beauté est ici une sentence à perpétuité, à purger dans une monster house ou dans un hôpital.

Katherine Raymond n’est certainement pas la première à contempler sous la lumière de la maladie mentale à laquelle elle peut aboutir l’emprise de la beauté sur l’imaginaire des femmes. C’est dans la douleur de l’épiphanie qui frappe sa narratrice que réside la puissance de sa rébellion contre le legs maternel. Il n’y avait rien à jalouser chez sa mère, comprend-elle durement. La lettre qu’elle lui envoie est aussi adressée à toutes celles qui ne pourront échapper à l’image dans laquelle l’époque les a enfermées.

Matricide

★★★

Katherine Raymond, XYZ, Montréal, 2017, 236 pages