L'écrivain qui aimait l'histoire des gens ordinaires

Le roman de Pierre Breton s’attache à donner une voix à ces oubliés de l’histoire écrite.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le roman de Pierre Breton s’attache à donner une voix à ces oubliés de l’histoire écrite.

C’est d’abord le mot « zouave » qui a séduit l’auteur Pierre Breton et qui l’a mis sur la piste de son deuxième roman, au sujet étonnant : le bataillon canadien des zouaves pontificaux, mis sur pied par l’ancien évêque de Montréal Ignace Bourget dans les années 1860. À partir du moment où il s’est intéressé au mot, il n’a « plus eu le choix », dit-il : « Il fallait que je me penche sur l’histoire de Montréal au XIXe siècle et de l’Italie. »

Tout le monde connaît le mot, poursuit Pierre Breton, joint par Le Devoir chez lui à Sainte-Marie de Beauce, mais très peu de gens en comprennent le sens. Les militaires aux pantalons bouffants, dont le nom et l’uniforme ont été empruntés à des unités de l’armée coloniale française en Algérie (tout un héritage), n’ont apparemment pas laissé un bon souvenir. « Faire le zouave » signifie « faire l’idiot ». Riche sujet… dont le romancier dresse une histoire jouissive, avec un petit et un grand h.

Nous sommes en 1868. Les États du souverain pontife sont assiégés par les forces de Giuseppe Garibaldi qui tentent d’unifier l’Italie. L’Église catholique du Québec décide d’appuyer le pape Pie IX en lui envoyant ce bataillon de plus de 300 combattants au nom exotique. Commence alors un roman d’aventures à l’image de ceux qui étaient populaires au XIXe siècle, avec un héros affrontant mille péripéties.

Ici, Séverin Lachapelle, un jeune Montréalais vif d’esprit mais sans le sou, vit de larcins petits et grands. Il a la police à ses trousses après avoir cambriolé le sélect club privé St-James. Pour échapper à la police, il propose à un jeune homme forcé par sa famille de s’enrôler dans le bataillon pontifical de partir à sa place, en prenant son identité.

Et voilà le jeune bandit qui part pour Rome affublé du costume de zouave. Il accumulera les honneurs militaires, tout en continuant de séduire les belles et de faire les 400 coups. L’histoire est fictive, bien sûr, mais « tous les noms des combattants zouaves évoqués dans le roman sont réels », souligne Pierre Breton, « ils sont allés en Italie ».

Anticléricalisme et faux héros

Les romans d’aventures du XIXe siècle aimaient les belles fins moralistes, mais l’auteur s’éloigne sur ce point du genre. Son héros, si sympathique soit-il, est un menteur, souligne-t-il : « Je voulais m’attaquer au mythe du héros, un mot envers lequel je nourris beaucoup de méfiance ; le personnage principal est celui qui est décoré du plus grand nombre de médailles à Rome, mais c’est un escroc. Je voulais dénoncer l’hypocrisie qui entoure les faux héros. »

Ce qui plaît dans ce roman, outre son sujet original qui nous fait découvrir une partie méconnue de notre histoire, c’est la vive ironie distillée par l’auteur envers les grands de ce monde, particulièrement le clergé de l’époque, dont les discours moralisateurs sont ici joyeusement raillés. Pierre Breton admet que son roman est « teinté d’une touche anticléricale », car « c’est [sa] conviction, dit-il, que la caste des prêtres, quelle que soit la religion, a fait plus de mal que de bien dans le monde ».

Dans le Montréal du XIXe siècle

Pour documenter son récit, Pierre Breton a fouillé dans les journaux d’époque, les travaux universitaires et le Centre d’archives du Musée McCord. Le roman regorge de détails fascinants sur le Montréal de 1868, la taverne Joe Beef, l’ouverture du magasin Dupuis et Frères, le journaliste québécois Arthur Buies, qui s’est joint aux forces de Garibaldi en Italie, ou les gens ordinaires, souvent très pauvres, qui gelaient l’hiver à Montréal, car la corde de bois coûtait 7 $ ! « L’histoire des petites gens est la plus difficile à trouver, admet Pierre Breton. Les livres ne parlent que des riches et des puissants. »

Son roman, lui, s’attache au contraire à donner une voix à ces oubliés de l’histoire écrite et à se moquer des riches et de leurs pompes, ce qui fait pour beaucoup son charme. L’auteur reconnaît à son roman une sensibilité idéologique, en « prenant le parti des faibles ».

Quant aux fameux vélocipèdes évoqués dans le titre, ils font référence à la première course de vélo au monde, à Paris en 1868, que certains zouaves canadiens auraient pu voir sur leur chemin vers Rome. Ici encore, on pense aux romans d’aventures à la Jules Verne, où le progrès scientifique imprègne l’époque. Séverin Lachapelle s’enthousiasme pour ces « vélocipèdes qui vont remplacer le cheval ». Pierre Breton note toutefois que c’est la maison d’édition qui a suggéré que le titre du livre fasse allusion aux vélocipèdes. Lui avait d’abord intitulé le roman « Le zouave », mais il s’est rangé à l’idée de ses éditeurs.

Le premier roman de Pierre Breton, Sous le radar, se penchait sur la guerre froide vue depuis Saint-Sylvestre de Lotbinière, paroisse natale de cet ancien journaliste et directeur de l’information d’un hebdomadaire de la Beauce. Contrairement aux romans historiques souvent sérieux et romancés, il qualifie ses romans de « légers, ironiques et sans prétention », et destinés à un public qui veut surtout se divertir. Comme c’était le cas des romans d’aventures au XIXe siècle.

Le zouave qui aimait les vélocipèdes

Pierre Breton, Boréal, Montréal, 2017, 284 pages