La modernité et ses travers selon Marc Lebiez

Pierre Karl Péladeau été perçu par plusieurs comme un sauveur lors de son entrée en politique, en 2014.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Pierre Karl Péladeau été perçu par plusieurs comme un sauveur lors de son entrée en politique, en 2014.

Ne faudrait-il pas le dire à Gabriel Nadeau-Dubois et à Martine Ouellet ? N’aurait-il pas fallu en parler à Pierre Karl Péladeau, à Lucien Bouchard, aux électeurs de Donald Trump, de Nicolas Sarkozy et même à ceux d’Hugo Chávez : la figure du sauveur en politique n’a rien pour rassurer et tout pour inquiéter.

« Face à un sauveur, on ne peut que se taire et suivre le chemin qu’il indique, écrit Marc Lebiez. Or, l’enjeu du débat politique n’est pas de dégager l’unique voie propre à sortir de la situation critique qui s’éternise. Il est de choisir entre les voies possibles dont aucune n’est pleinement satisfaisante ni tout à fait mauvaise […]. Quand une réponse est clairement meilleure que toutes les autres, il n’y a pas débat : on l’adopte. Et donc on échappe à la politique. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le candidat au poste de co-porte-parole de Québec Solidaire Gabriel Nadeau-Dubois

L’obsession de l’innovation, le Culte du nouveau, en politique comme dans les autres sphères très consommatoires de notre modernité, s’accompagnent forcément de travers et d’écueils. Des effets secondaires que décrypte, pour mieux les cartographier, le philosophe français dans cet essai étonnant qui replace notre rapport obsessif et très contemporain au neuf — en matière de technologies, de politique, d’idées… — dans ses origines religieuses. Oui, le sauveur a aussi cette dimension messianique, surtout lorsqu’il se présente la dernière version d’un téléphone dit intelligent en main.

« La nouveauté peut être une des manifestations de l’éternelle répétition de l’identique », écrit Marc Lebiez qui, dans un cheminement audacieux, remonte le fil des nombreux courants gnostiques pour comprendre et surtout éclairer cette urgence de la nouveauté, cette attente du sauveur, incarné dans l’objet comme dans l’individu, et que nourrissent autant les insatisfactions collectives quant à l’ordre du monde que les fractures sociales entre l’élite intellectuelle et les masses laborieuses qui se cherchent dans le divertissement. Pour la gnose, la nouveauté radicale peut seule sauver le monde en nous débarrassant des attributs anciens. Elle est aussi réservée aux initiés. À ceux qui savent.

Tout ce qui est ancien est forcément dépassé par le nouveau qui doit prendre sa place, explique le philosophe en regardant le présent avec amusement et en posant le culte du nouveau comme l’attente d’un salut teinté, depuis l’Antiquité, par un « dualisme » entre « les dépositaires de la Connaissance et la foule », par le sentiment de solitude et d’abandon, par une « religiosité bavarde », par le « goût pour les narrations », par « la propension à l’ésotérisme », écrit-il. Selon lui, le culte du nouveau est paradoxalement très ancien. Et ses travers et incohérences sont du coup héréditaires, même s’ils demeurent particulièrement prévisibles.

« La nouveauté est tout à fait contraire à la raison dans sa nature propre », puisqu’elle est « par définition un “pas encore” », expose Marc Lebiez qui en 1999 faisait l’Éloge d’un philosophe resté païen (L’Harmattan). Pis, le culte de la nouveauté nous place « sous le règne de l’éternel provisoire », dans le registre du messianisme, « condamné à une déception répétée dès que la chose nouvelle ne sera plus qu’elle-même, dépouillée de son attrait de nouveauté ». Une perspective ambiguë, conclut le philosophe, qui s’esquive sans doute en appréhendant le monde par ce livre plutôt que ce qu’il ne livre pas et en cessant d’attendre le nouveau pour mieux se remettre à penser à nouveau, écrit le philosophe helléniste.

Le culte du nouveau. La gnose dans la modernité

★★★ 1/2

Marc Lebiez, Éditions Kimé, Paris, 2017, 252 pages

5 commentaires
  • André Labelle - Abonné 8 avril 2017 17 h 10

    Au XXI siècle, la nouveauté est banale et est le résultat de cette réalité où l'outil le plus performant aujourd,hui sera littéralement désuet demain.

  • Jocelyn Leclerc - Abonné 9 avril 2017 09 h 43

    Quelle alternative?

    Combattre le culte de la nouveauté, serait-ce l'acceptation de l'actuel? Mais quel être humain serait enthousiasmé devant l'acceptation résignée de ce qui est? L'idée de progrès, au coeur de l'espérance humaine individuelle ou collective, ne passe-t-elle pas, d'une façon ou d'une autre, par la nouveauté?

    Il y a de ces philosophes que je ne comprends pas...

  • Bernard Dupuis - Abonné 9 avril 2017 10 h 51

    Rien ne ressemble plus à la nouveauté que la nouveauté!

    S’il y a une ressemblance entre l’époque actuelle et celle des années soixante, c’est bien ce culte de la nouveauté. On assiste à l’accueil enthousiaste de ce qui semble nouveau et au rejet méprisant de ce qui apparaît ancien. Est-ce par une simple évolution tout à fait naturelle des sociétés, est-ce parce que la génération nouvelle trouve le moyen de s’affirmer à travers le rejet de la génération antérieure ou est-ce enfin le moyen ultime qu’une société peut se donner de grandir?

    Dans les années soixante on parlait beaucoup de nouveauté. L’école était nouvelle, la radio et la télévision se renouvelaient, les gadgets technologiques changeaient de fond en comble à partir de la voiture américaine jusqu'à la moindre radio transistor. La nouvelle génération applaudissait celui ou celle qu’on disait « dans le vent » et traitait de « croulants » ceux qui restaient accrochés aux anciennes manières de faire et aux anciennes valeurs. C’est ainsi qu’on aimait citer Sartre et Camus plutôt qu’Aron et Revel. Même les nationalistes canadiens osaient s’adonner à la trudeaumanie.

    Pourtant Trudeau défendait une ancienne façon de concevoir le pays qui s’appelait le « fédéralisme ». Malgré tout, Elliot Trudeau parlait de fédéralisme « renouvelé ». Sans cela aurait-il eu la même crédibilité? Serait-il passé à son tour pour un croulant?

    Son fils qui apparaît pourtant comme une figure de la nouveauté défend toujours le même genre de principe. Toutefois, certains pourraient dire qu’il ne parle pas de fédéralisme renouvelé. Justin Trudeau dit parfois qu’il n’a pas d’identité précise. C’est là ce qu’il y a de nouveau. C’est ce qu’on pourrait appeler un « canadianisme ». Le mot clé n’est plus le fédéralisme, mais le multiculturalisme.

    Les adeptes du culte de la nouveauté ne parlent plus de « croulants », mais de ceux qu’ils considèrent des dinosaures. Tous ceux qui sont plus âgés, les anciens professeurs, les syndicalistes, les fonctionnaires, les péquistes, etc., tous ceux qui

  • Bernard Dupuis - Abonné 9 avril 2017 10 h 54

    Rien ne ressemble plus ... (fin)

    ... tous ceux qui rappellent l’époque des dinosaures de la « Révolution tranquille » doivent disparaître au profit des plus jeunes, des plus purs, des plus vrais. En somme, de ceux qui se conçoivent comme les sauveurs des causes individuelles.
    Est-ce cela la nouveauté fondamentale : le passage du social à l’individuel?

    Bernard Dupuis, 09/04/2017

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 9 avril 2017 12 h 12

      @ BD vous venez de pêcher...un poisson! J'ai voulu y résister mais l'appât était trop ..."voyant" . Ma question: pourquoi les péquistes?