Sur le champ de bataille des idées

Pour garantir l’objectivité globale et l’excellence du dictionnaire malgré l’absence d’articles sur Papineau et sur René Lévesque, Serge Proulx a fait appel à une foule de collaborateurs.
Illustration: Tiffet Pour garantir l’objectivité globale et l’excellence du dictionnaire malgré l’absence d’articles sur Papineau et sur René Lévesque, Serge Proulx a fait appel à une foule de collaborateurs.

Qui aurait pu imaginer que le Dictionnaire des intellectuel.les au Québec, ouvrage universitaire de haute vulgarisation aussi pondéré que laïque, se termine par un article, sans doute le plus senti d’entre tous, sur Pierre Vallières (1938-1998), le penseur révolutionnaire du Front de libération du Québec ? S’y trouve révélé son dernier mot : « Je veux mourir franciscain… » L’auteur, Serge Proulx, soupçonne là le « fil rouge » d’un « engagement permanent » et fraternel.

Par son anticonformisme, Vallières ferait presque figure d’intrus dans le répertoire si ce n’était de l’ouverture d’esprit de ceux qui en ont dirigé la publication : Yvan Lamonde, Marie-Andrée Bergeron, Michel Lacroix et Jonathan Livernois. En faisant appel à plus de 80 spécialistes aux tendances idéologiques les plus diverses, ils y ont rassemblé 137 articles sur des hommes et aussi — fait capital — sur des femmes, trop souvent laissées dans l’ombre par le passé.

 

Ce panorama du XVIIIe siècle à nos jours inclut des articles sur des publications, comme la revue Parti pris (1963-1968), des cercles, comme l’Institut canadien de Montréal (1844-1885), et des thèmes, par exemple l’anti-intellectualisme, si présent dans le Québec arriéré d’autrefois. La densité et la concision des textes, en général de deux à trois pages, en rendent la lecture agréable et instructive.

Aussi curieux que cela paraisse, l’article sur Vallières sert, à cause de sa singularité, à nous débroussailler à travers les nombreuses pages sur tant de personnages si différents, voire si antagonistes, et va jusqu’à nous éclairer sur de grands absents. Il nous fait surtout comprendre à quel point la disparité des intellectuels recensés reflète celle des collaborateurs de l’ouvrage.

Contre le duplessisme

Franciscain, Vallières quitte, sans renier son attirance vers un christianisme épuré, l’ordre religieux pour, comme le souligne Proulx, lutter contre le duplessisme, « forme de société sclérosée où l’État et l’Église étouffaient les oppositions ». Son livre Nègres blancs d’Amérique, écrit en prison après son arrestation en 1966 à New York pour avoir manifesté devant le siège de l’ONU, en voulant signaler le cas exceptionnel d’Occidentaux colonisés par d’autres Occidentaux, s’inscrit dans la portée spirituelle d’une vie consacrée aux exclus.

Pourtant mécréant, Jacques Ferron l’avait très bien compris en 1973 en dédiant à Vallières, comme à un disciple, son recueil d’essais Du fond de mon arrière-cuisine, où il s’interroge sur le destin douloureux du Québec, sur la folie et la mort. L’article qu’Andrée Mercier a consacré à l’écrivain, qui, pour elle, aura « fait de la littérature une vaste et inépuisable conversation sociale », confirme la largeur de vues des artisans du dictionnaire.

Cependant, René Lévesque, de qui Ferron et Vallières, tout en restant critiques à son endroit, avaient noté l’importance intellectuelle, n’a pas eu droit à un article. En revanche, Pierre Elliott Trudeau, son adversaire politique, bénéficie de quatre pages signées Jonathan Livernois. De leur côté, les femmes ont un traitement qui apparaît plus équitable, même si elles ont été longtemps tenues à l’écart de la vie politique et des institutions intellectuelles.

Henriette Dessaulles (1860-1946) et Joséphine Marchand-Dandurand (1861-1925) figurent au dictionnaire parmi les pionnières de la modernité de la réflexion. Mais attire surtout l’attention Éva Circé-Côté (1871-1949), redécouverte par Andrée Lévesque, qui en brosse ici un portrait attachant. Son féminisme concret et son progressisme vigoureux l’isolaient au sein d’une société conservatrice, où même les dames patronnesses sensibles à la promotion des femmes n’osaient franchir un certain degré dans l’audace.

Grande admiratrice de Louis-Joseph Papineau à qui elle consacra un livre, elle aurait été estomaquée de voir que l’on ne considérait pas son maître à penser comme un intellectuel, parce que, selon l’introduction au dictionnaire, les « prises de position » de celui-ci « se rattachaient prioritairement à des fonctions politiques » ! Tout le monde ne s’appelle pas Trudeau…

Au fondement d’une pensée politique

Pourtant, Lamonde, cheville ouvrière de l’ouvrage, affirme, dans son article sur Étienne Parent (1802-1874) que ce dernier « a formulé dans la presse et sur la tribune une orientation civique et politique aussi fondamentale que celle de Papineau ». Il poursuit : « Père intellectuel du réformisme de La Fontaine et de George-Étienne Cartier ainsi que du fédéralisme canadien, Parent a donné ses lettres de créance à l’un des deux versants de la pensée politique québécoise. »

Pour garantir l’objectivité globale et l’excellence du dictionnaire malgré l’absence d’articles sur Papineau et sur René Lévesque, on a heureusement fait appel à une foule de collaborateurs. Grâce à eux figure dans le livre le versant inexplicablement obscurci où se trouvent, entre autres, Hubert Aquin, Gaston Miron, Victor-Lévy Beaulieu, Pierre Bourgault, Andrée Ferretti, Guy Rocher, Gabriel Nadeau-Dubois et même le tonitruant Pierre Falardeau.

Au-delà de la politique, le bel article de Gilles Lapointe sur le peintre Paul-Émile Borduas, auteur de Refus global (1948), nous suggère ceci : dans l’évolution malaisée du Québec, couleurs et formes atteignent mieux ce que les idées n’arrivent pas encore à exprimer : la liberté de l’esprit.

Dictionnaire des intellectuel.les au Québec

★★★ 1/2

Sous la direction d’Yvan Lamonde, Marie-Andrée Bergeron, Michel Lacroix et Jonathan Livernois, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2017, 348 pages