Les misérables de Jean-Simon DesRochers

Brique après brique, d’un roman à l’autre, multipliant les échos, Jean-Simon DesRochers met en place une œuvre à l’architecture implacable, dotée d’étonnantes ramifications.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Brique après brique, d’un roman à l’autre, multipliant les échos, Jean-Simon DesRochers met en place une œuvre à l’architecture implacable, dotée d’étonnantes ramifications.

Véritable machine à inventer des histoires, Jean-Simon DesRochers occupe un créneau d’hyperréalisme bien à lui dans la littérature québécoise d’aujourd’hui. Première partie d’un projet plus vaste (L’année noire) dont la suite devrait paraître à l’automne 2017, Les inquiétudes s’inscrit sans surprise dans la continuité d’une oeuvre marquée par le cru et l’exhaustif.

Un gros roman « polyphonique » et ambitieux qui s’écoule — pour la première partie — sur une période de six mois et met en scène une vingtaine de personnages qui gravitent tous autour de l’enlèvement d’un garçon de huit ans dans un quartier populaire de l’est de Montréal.

Sans déroger d’un iota à sa manière, l’écrivain de quarante ans y a planté une galerie de personnages dont les destins s’entrecroisent. La canicule des pauvres (Les Herbes rouges, 2009), rappelons-le, réunissait 26 locataires d’un immeuble montréalais le temps de dix jours de chaleur suffocante. Le sablier des solitudes (2011), lui, en faisait autant à partir de personnages impliqués dans un carambolage hivernal sur une autoroute de Montérégie.

Constellation de personnages

Un soir, alors que le couple formé par Diane et Alexandre est déjà en voie de se disloquer, leur garçon de huit ans disparaît. Employée fatiguée d’une firme d’avocat, elle était sur le point de quitter son mari, un ancien joueur de hockey forcé d’accrocher ses patins à force de blessures et de manque de talent.

Rapidement, la police croit à l’enlèvement et déclenche l’alerte. Alors que la mère s’enfonce, le père essaie de se débattre et met en place un comité de citoyens pour organiser les recherches. L’oncle du gamin, un ancien policier devenu enquêteur privé, lourd de ses propres blessures d’enfance, va aussi mener son enquête parallèle.

C’est ainsi qu’il va embaucher un voisin tout juste sorti de l’hôpital après une tentative de suicide (Marc, le protagoniste de Demain sera sans rêves, qui poursuit ici son « voyage étrange ») afin d’infiltrer des réseaux de pédophiles sur Internet et retrouver la trace de l’enfant.

La disparition de l’enfant va faire apparaître toute une constellation de personnages. La serveuse vietnamienne d’un restaurant du quartier, un pompier amoureux d’elle, un jeune plongeur pyromane, une vieille femme placée contre son gré dans un centre pour personnes âgées et le doyen des lieux qui en tombe amoureux — maigre lueur de beauté du roman.

Et puis d’autres encore. Une lectrice de nouvelles d’origine haïtienne, lesbienne dépressive insatisfaite de sa vie. Un poète punk et toxicomane (caricature de Denis Vanier), bienfaiteur d’un sans-abri qu’il laisse dormir dans un cabanon situé dans la cour arrière de son immeuble. Un don Juan slave, chargé de cours en histoire de l’art de l’UQAM. Un voyageur de commerce atteint d’un cancer, une enseignante du secondaire endeuillée.

Sans oublier Monique, la prostituée vieillissante au « charme crasseux », propriétaire de l’immeuble qui était au coeur de La canicule des pauvres. On la retrouve ici convertie en thérapeute d’un drôle de genre avec sa vieille complice Sheila (« sexologue, mais avec un petit plus »). Toutes leurs histoires, sur 600 pages, vont ainsi se croiser, se chevaucher, fusionner.

Un inventaire du malheur

Brique après brique, d’un roman à l’autre, multipliant les échos, Jean-Simon DesRochers met en place une oeuvre à l’architecture implacable, dotée d’étonnantes ramifications. S’il donne l’impression de vouloir épuiser le champ des possibles, il faut toutefois lui reconnaître une nette prédilection pour les misères et les laideurs de ses contemporains…

Solitude, fatigue, dépendances de toutes sortes, l’écrivain dresse une sorte d’inventaire du malheur — sur un ton qui fait parfois penser à celui de Régis Jauffret. À la manière d’un écrivain « dégagé » (ni Zola ni Bernard Émond), un peu voyeur, un peu tortionnaire, il fait peser une chape de plomb morale sur chacun de ces personnages du Centre-Sud.

Horreur, violence physique ou verbale, dépression ordinaire piquée de rares éclats d’humour, Les inquiétudes regorge de scènes sexuelles crues, que l’on sent parfois un peu complaisantes. À ce chapitre, lorsque la réalité ne suffit pas, la pornographie et les scènes de rêves (même humides) prennent vite le relais. C’est un peu devenu la marque de commerce de l’écrivain.

Écriture cérébrale, phrases cliniques et visuelles, sujets bien documentés, rebondissements à la clé : avec ce thriller d’un drôle de genre, Jean-Simon DesRochers continue de fasciner par sa maîtrise et sa puissance d’invention.

Mais il alimente aussi par à-coups un univers qui finit par tourner en rond — au risque de nous lasser. À suivre.

« La main de Patrick essuie les traces de larmes sur ses joues. Diane n'ouvre pas les yeux. Cette caresse, cette main chaude, c'est un monde qu'elle croyait disparu. La tête lui tourne. L'impression de voguer ne la quitte pas. »

— Extrait de Les inquiétudes

Les inquiétudes. Tome I: L’année noire

★★★★

Jean-Simon DesRochers, Les Herbes rouges, Montréal, 2017, 600 pages