Comment Julia Kerninon est-elle devenue écrivaine?

Julia Kerninon
Photo: Julien Alcacer Julia Kerninon

« Écrire, c’est provoquer des émotions chez quelqu’un qu’on n’a jamais vu, et tous les coups sont permis. » Julia Kerninon raconte avec plaisir le chemin qu’elle a emprunté — les broussailles, mais aussi la jouissance — pour enfin naître, aux yeux des autres, écrivaine : « C’est peut-être futile de désirer que les gens nous voient comme on se voit soi-même, mais c’est quand même plus relaxant », dit-elle depuis son domicile parisien où Le Devoir l’a jointe il y a quelques jours au téléphone.

Après deux premiers romans remarqués, Buvard et Le dernier amour d’Attila Kiss, la jeune trentenaire signe un court récit dans lequel elle raconte, à la manière d’un mythe, la passion de sa mère pour les livres, la rencontre des poètes qui l’ont initiée à une vie parallèle et ses voyages dans l’écriture lors d’innombrables heures passées dans le lit ou collée au radiateur. « Partout où j’ai vécu, je me suis déplacée avec mes bagages de livres, c’est un continent mouvant dont je suis l’unique carte », dit-elle.

Une activité respectable sort comme un souffle haletant et posé en même temps, comme si ce qui nous était raconté était absolument urgent, mais qu’il était primordial de choisir les bons mots pour le faire. Julia Kerninon nous entraîne avec elle d’un lieu à un autre, bousculant la temporalité avec une précision et une délicatesse qui nous emportent.

Son récit est aussi le souvenir de toutes ces décisions absurdes en apparence qui la mènent irrémédiablement vers ce qu’elle désire le plus : devenir écrivaine. L’avenir — mais surtout, beaucoup de travail acharné — lui donnera raison. Après deux romans jeunesse publiés sous le pseudonyme Julia Kino, elle fait une entrée fracassante dans le milieu littéraire. Son oeuvre, déjà plusieurs fois auréolée (prix François-Sagan, Chambéry et René-Fallet, notamment), lui permet aujourd’hui de faire ce qui lui semble avoir toujours fait : « Maintenant, mes livres, sur des étagères de librairies, paraissent logiques, évidents. On peut s’en servir pour justifier tous mes manquements, mais je me souviens du moment où mes failles n’avaient pas encore d’explication, où il était possible qu’elles n’en aient jamais. J’aurais pu rester pour toujours à la porte de ce qui est important. »

Métier ou nécessité ?

Avant son entrée dans le monde littéraire, Julia Kerninon entame une thèse — achevée en 2016 — sur The Paris Review, qui confirme ses obsessions : « Savoir qu’est-ce qu’un écrivain, comment on le devient et comment on fait pour le rester. Ce sont les questions qui m’intéressent le plus, depuis toujours et tout le temps. » Avoir un doctorat est aussi une police d’assurance : « La thèse est comme une porte de sortie. Je trouve ça rassurant d’avoir le plus gros diplôme qui existait dans mon domaine. » Puis elle ajoute une question qui trahit une fierté légitime : « Mais pourquoi être prof si je n’en ai pas besoin pour manger ? »

Buvard révèle en effet Julia Kerninon, et sa publication lui offre une confiance nouvelle : « Buvard m’a mise complètement droite dans mes bottes. Publier un roman m’a donné l’impression de ne plus être clandestine. » Reste que le projet d’une autofiction a fait renaître certains doutes : « Parce que je suis orgueilleuse, j’avais peur que ce livre soit insupportable, que je prenne trop de place dedans. » Elle ne regrette pourtant rien de cette expérience, qu’elle se permet de réitérer et de laquelle elle a tiré plusieurs leçons : « Quand on fait un récit autobiographique, on parle de soi, mais aussi beaucoup des autres. D’ailleurs, la vie privée des autres nous intéresse toujours, parce qu’elle nous aide à articuler la nôtre. »

L’auteure, originaire de la ville de Nantes, assume d’ailleurs l’aspect voyeuriste de l’écriture : « On me reproche souvent de ne pas poser de questions, mais c’est parce que les questions que j’ai envie de poser, je ne peux pas, elles sont trop gênantes. » Alors elle se met en scène, à leur place, prenant plaisir à inventer les questions et leurs réponses. Elle se remémore d’ailleurs avec délice cet écrivain, à qui on avait demandé comment il s’y prenait pour écrire des livres pour enfants, ce à quoi il avait répondu, éberlué : « Mais j’ai moi-même été enfant. » Et s’il est heureux de penser que nous sommes enfants à jamais, il faut aussi se réjouir à l’idée que Julia Kerninon est désormais, pour toujours, écrivaine.

« Comme des repères, les livres nous mènent à d’autres livres, ils nous font ricocher – nous lisons comme Dante se laissant guider par Virgile dans la forêt sauvage du péché. Dans les bibliothèques, dans les librairies, les voir tous côte à côte, si nets, comme des compartiments dans un columbarium, chacun renfermant une voix, une aria, je ne connais rien de mieux. Je reviens toujours là. C’est tout. »

— Extrait d’Une activité respectable

Une activité responsable

★★★

Julia Kerninon, Éditions du Rouergue, collection « La brune », Arles, 2017, 64 pages