L’exil intérieur d’Asli Erdoğan

Morceaux de courage d’une femme qui ose prendre la parole au sein d’une société étouffante en pleine vague de repli sur soi, les phrases d’Asli Erdogan résonnent de questions.
Photo: Ozan Kose Agence France-Presse Morceaux de courage d’une femme qui ose prendre la parole au sein d’une société étouffante en pleine vague de repli sur soi, les phrases d’Asli Erdogan résonnent de questions.

Arrêtée et incarcérée en août dernier en Turquie dans la foulée des rafles qui ont suivi la tentative de coup d’État ratée, Asli Erdogan a été libérée provisoirement le 29 décembre, après avoir été détenue durant 136 jours à la prison pour femmes de Barkiköy.

On accuse toujours l’écrivaine, journaliste et militante turque des droits de l’homme de « propagande en faveur d’une organisation terroriste », d’« appartenance à une organisation terroriste » et d’« incitation au désordre ». Ne manquerait plus qu’une accusation d’insulte au président pour compléter un tableau déjà chargé.

Le silence même n’est plus à toi rassemble une trentaine de chroniques, publiées pour la plupart dans le journal pro-kurde Ozgür Gündem, fermé depuis par les forces de l’ordre. Ce sont certains de ces textes qui ont valu à l’auteure ses ennuis avec les autorités.

Ses chroniques impressionnistes, souvent écrites la nuit à Istanbul dans un silence brisé par le cri des mouettes et un coeur qui bat trop vite, sont hantées par la mémoire du coup d’État de 1980, par celle du journaliste et écrivain Hrant Dink, assassiné il y a dix ans, par des morts inconnus ou par un amant disparu sans laisser de traces.

Elles nous offrent des morceaux de vie, des instantanés, la commémoration de massacres impossibles à oublier, un écho amer de la violence faite aux femmes et aux minorités au sein de la société turque. Des larmes, de la colère, beaucoup d’indignation.

On comprend assez vite qu’Asli Erdogan puisse déranger, elle qui n’hésite pas à forcer les tabous qui pétrifient ce « pays gelé », qu’il s’agisse du génocide arménien, de la question kurde, de racisme ordinaire ou de féminisme.

Les journalistes pris comme cibles

Née en 1967, physicienne de formation, elle a travaillé au Centre européen de recherches nucléaires de Genève avant de vivre quelques années à Rio de Janeiro, au Brésil. Elle est l’auteure de quatre romans traduits en français et parus chez Actes Sud (dont Le bâtiment de pierre).

Toujours en attente de procès, comme des milliers d’autres de ses concitoyens, ayant l’interdiction de quitter le territoire turc, l’écrivaine risque toujours la prison à perpétuité.

Mais contrairement à beaucoup d’autres, qui croupissent encore dans les prisons turques sans jamais avoir été condamnés, Asli Erdogan a peut-être la « chance » d’être traduite et publiée à l’étranger. Car en date du 1er mars 2017, selon des données recueillies par le Stockholm Center for Freedom (SCF), 200 journalistes étaient incarcérés en Turquie, un record mondial assez peu reluisant.

« Quand on regarde la liste des noms [de journalistes emprisonnés], il y a des assassins, des cambrioleurs, des pédophiles, des escrocs : de tout, sauf des journalistes ! », déclarait récemment sans hésiter le président Recep Tayyip Erdogan.

Morceaux de courage d’une femme qui ose prendre la parole au sein d’une société étouffante en pleine vague de repli sur soi, les phrases d’Asli Erdogan résonnent de questions. Dont celle-ci : à quoi peut bien servir d’écrire contre la terreur ? C’est un voyage risqué, qui « mène à la captivité autant qu’à la libération », croit-elle.

C’est surtout un cri de révolte et d’espoir, la trace d’un exil intérieur. À lire pour que le silence ne l’emporte pas.

Le silence même n’est plus à toi. Chroniques

★★★ 1/2

Asli Erdogan, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud, Arles, 2017, 176 pages