Solange «désolée» de s’être «mal organisée»

Au-delà des questions de courtoisie, voire de morale que soulève la démarche de «Solange», ces pratiques sont-elles légales?
Photo: Capture d'écran Twitter Au-delà des questions de courtoisie, voire de morale que soulève la démarche de «Solange», ces pratiques sont-elles légales?

« Solange te parle » a publié sur Twitter sa première réaction (vidéo) à la polémique qui la concerne depuis quelques jours : des femmes qui s’étaient confiées dans des témoignages destinés à la radio ont découvert que ces témoignages avaient aussi fait l’objet d’une publication en livre, sans que rien leur ait été demandé. Dans cette vidéo, « Solange te parle » se dit « désolée » de s’être « mal organisée » pour en discuter en privé avec les concernées.

« Pour moi, c’est du vent et ça ne change rien », a réagi une de ces femmes sur Twitter, déplorant qu’aucune solution ne soit proposée.

Polémique

Ina Mihalache, l’auteure de Solange te parle, publiait en février dernier aux éditions Payot Très intime, à partir d’entretiens menés il y a deux ans et diffusés sur la chaîne de radio Mouv’. Dans ce recueil de témoignages sur la sexualité féminine, vingt personnes sont nommées par leur prénom, et interrogées par Solange. Aujourd’hui, certaines intéressées disent n’avoir pas été informées de la parution du livre. L’une d’elles, Nathalie, exprimait ce week-end dans un billet de blogue sa surprise de n’avoir pas été consultée avant la publication : « Nous avons été quelques-unes à participer, raconter des anecdotes, des points de vue sur nos sexualités et nos émotions, la maternité et j’en passe […] T’as rien dit à personne, ma cocotte (tu permets que je t’appelle ma cocotte ?) tu nous as mises devant le fait accompli. »

De leur côté, les éditions Payot ont diffusé lundi un communiqué de presse soutenant le projet : « Nous sommes très fiers d’avoir publié cet ouvrage. » Interrogé par Libération, Christophe Guias, directeur littéraire chez Payot, se dit tout aussi surpris : « Cette affaire et sa violence m’ont scié. Je suis un éditeur engagé, j’ai édité des livres qui ont été importants pour les femmes. Nous n’avons eu que des retours positifs, notamment sur la pédagogie de l’ouvrage, même les personnes qui se sont manifestées le reconnaissent. » Selon lui, légalement, il n’y a pas de problème. « À partir du moment où ces propos ont été rendus publics, il y a le consentement à ce que la parole soit divulguée. On a repris quelque chose qui existait déjà et qui est anonymisé. C’est l’œuvre de Solange, c’est elle l’auteure du livre. Si cela posait problème, ces personnes auraient pu décrocher leur téléphone. »

Au-delà des questions de courtoisie, voire de morale que soulève la démarche de « Solange », ces pratiques sont-elles légales ? Selon Nathalie, un certain nombre des personnes figurant dans Très intime envisagerait de porter plainte. Avocat traitant du droit des victimes, Jean-Baptiste Soufron décrypte : « C’est d’abord une question de principe et de déontologie, puisque cela peut être destructeur pour certaines personnes qui sont des victimes — de viol notamment — et qui ont fait confiance à la journaliste. Que l’anonymat ait été préservé ne change rien au détournement de l’accord qu’elles avaient initialement donné, et on peut de toute façon toujours les reconnaître à travers le récit de leur histoire. C’est aussi une question d’atteinte à la vie privée : l’entretien radiophonique a une durée de vie limitée. Il y a des choses dites il y a plusieurs années qu’une personne peut ne plus avoir envie d’évoquer, surtout si ce sont des sujets sensibles. On ne raconte pas les choses de la même manière si elles sont publiées. À la rigueur, les plaignantes pourraient demander que le livre soit envoyé au pilon ou demander des réparations pécuniaires. En ce qui concerne la propriété intellectuelle, c’est peut-être secondaire, mais pour autant que leurs réponses sont originales, les victimes disposent d’un droit d’auteur. Que ce soit d’un point de vue moral ou juridique, leur autorisation aurait sans doute dû être demandée. »

« Je tombe de l’armoire »

Nathalie a participé de son plein gré à la série d’entrevues diffusées sur Mouv’. Elle n’a plus eu de contact avec cette dernière depuis. Alertée par la promotion de l’ouvrage sur les réseaux sociaux, elle raconte : « Et là, je tombe de l’armoire. » Elle dit avoir ensuite contacté Solange pour obtenir des explications. Cette dernière lui aurait indiqué avoir supprimé les émissions radiophoniques « afin de préserver l’anonymat » (or, on en trouve certaines encore disponibles), tout en lui proposant de lui envoyer un exemplaire du livre. « Je deviens furax. J’aurais aimé qu’elle envoie un courriel à toutes les filles par simple courtoisie. Si j’avais été tenue au courant plusieurs mois avant, ça n’aurait posé aucun problème », résume Nathalie. Selon elle, d’autres interviewées auraient exprimé leur désaccord il y a déjà plusieurs mois, en vain. « Dans le lot, il y a des filles jeunes, plus fragiles, que cela peut heurter », dit-elle.

D’autres des jeunes femmes interviewées, comme Daria, ont exprimé leur surprise, pointant une absence de « cohérence dans l’idée de libérer la parole des femmes sans demander la permission ». Celle-ci tempère : « Ces témoignages ont fait du bien à des gens qui les ont écoutés. Je comprends que certaines filles soient choquées, mais pour moi, personnellement, ça ne vaut pas le coup d’en faire une affaire. » Une troisième, Lucile, écrit : « Aujourd’hui, je ne suis pas en colère. Mais je suis déçue de l’absence de réaction d’Ina. »

1 commentaire
  • Hélène Paulette - Abonnée 30 mars 2017 09 h 38

    Tempête dans un verre d'eau?

    J'espère que cette polémique fera une bonne publicité à Ina... Si ces femmes recherchent vraiment l'anonimat, elles auraient plutôt intérêt à garder profil bas...