Le passé recomposé selon Daniel Poliquin

Daniel Poliquin signe un 10e roman qui, par passages, semble être un prétexte pour accumuler les anecdotes.
Photo: Jake Wright Daniel Poliquin signe un 10e roman qui, par passages, semble être un prétexte pour accumuler les anecdotes.

Prospecteur minier reconnu coupable d’avoir sauvagement assassiné un couple de touristes américains en Gaspésie, William Blewett est pendu haut et court dans une prison de Montréal une nuit de 1961. Un événement qui va affecter la trajectoire d’une poignée d’hommes, réunis autour de son cadavre qui se balance, qui le croient parfaitement innocent du crime pour lequel il vient de payer.

Cherche rouquine, coupe garçonne, le 10e roman de Daniel Poliquin, est une « histoire de crime et de châtiment » librement inspirée de la célèbre affaire Coffin, dont on reconnaîtra facilement les prémisses — et qu’il instrumentalise un peu.

Dégoûté de cette injustice, l’aumônier de la prison, qui assistera à l’exécution, va vite prendre une autre direction. Défroqué, Jean-Jacques Bouffard sera par la suite poinçonneur de tickets d’autobus à Londres, assistant photo sur un navire en Polynésie, réalisateur pour la télévision de Radio-Canada à Matane, fonctionnaire à l’Office national du film à Ottawa, avant de s’incarner en cinéaste et guide dans les forêts de la Gaspésie (ouf). Il a eu un enfant avec une femme de L’Anse-Pleureuse vite disparue du décor, une fille qu’il va élever tout seul.

C’est d’ailleurs celle-ci, narratrice du roman et rouquine du titre, Évangéline, pour que cette histoire ne se perde pas, qui nous raconte tout ce qu’elle a appris sur ceux qui ont été mêlés de près ou de loin à « l’affaire Blewett » : bourreaux, témoins, avocats ou enquêteurs. Au passage, tout en restant discrète sur sa vie intérieure, elle s’étend en long et en large sur sa vie amoureuse — tantôt aux femmes, tantôt aux hommes. « Pas mariée, pas d’enfants, tous mes cheveux, toutes mes dents. »

C’est ainsi qu’elle va retrouver la trace à Ottawa d’Odette Cantin, la maîtresse de Blewett au moment de son arrestation, qui se souvient d’un homme « généreux jusqu’à l’imbécillité ». Un sympathique personnage de femme libre qui s’est tôt émancipée d’un père tyrannique, marquée à vie par un conte d’Andersen, La petite fille aux allumettes, dont elle fantasmait, étant plus jeune, une tout autre fin. « Elle avait remanié cent fois la fin du conte, et dans l’une d’elles, la fillette se servait de ses allumettes pour mettre le feu à la masure du père. »

Morceaux recollés

Si on reconnaît sa touche, Daniel Poliquin ne donne pas l’impression d’être ici au sommet de son art. L’écureuil noir, L’homme de paille ou La kermesse (Boréal, 1994, 1998 et 2006) avaient un autre éclat. On trouve encore ici les signes d’une individualité irréductible, mais c’est sans le souffle et la voix qui caractérisent d’ordinaire ses romans.

Hésitant entre le ton de la comédie et celui du drame, Cherche rouquine, coupe garçonne semble être un prétexte pour accumuler les anecdotes — au prix parfois de quelques redites. Les destins d’Odette, d’Évangéline ou de Bouffard s’arriment de façon plutôt boiteuse l’un à l’autre. Comme si deux ou trois tableaux inachevés avaient été réunis avec un peu de duct tape.

Inventif mais sans véritable direction. Un résultat plutôt mineur de la part d’un écrivain qui a autant de métier.

« Un an après ma naissance, elle nous quittait pour suivre un jeune homme de Toronto qui parcourait la Gaspésie au volant d’une petite voiture sport et qui avait peut-être eu pitié, lui aussi, de sa beauté angélique. Jean-Jacques m’a élevée avec l’aide d’une série de compagnes émues par notre infortune. C’est lui qui a été le premier à me raconter — à contre-cœur, j’avoue, et seulement par bribes, sur vingt ans — cette histoire de crime et de châtiment. Je la raconte à mon tour pour qu’elle ne se perde pas. Mais ce n’est pas la seule raison. La rouquine du titre, c’est moi. »

— Extrait de Cherche rouquine, coupe garçonne

Cherche rouquine, coupe garçonne

★★★

Daniel Poliquin, Boréal, Montréal, 2017, 288 pages