Violence des destins ordinaires

Alexander Macleod manie avec adresse les ruptures de ton.
Photo: Heather Crosby Alexander Macleod manie avec adresse les ruptures de ton.

Premier recueil de nouvelles du Néo-Écossais Alexander Macleod, Le poids de la lumière se décline en sept récits d’une force égale où l’auteur démontre un don indéniable pour illustrer les angoisses, les obsessions et les frustrations de l’être humain. Non seulement arrive-t-il à tracer avec puissance le portrait d’hommes, de femmes et d’enfants affrontant un destin inéluctable, mais l’auteur, fils du romancier et nouvelliste Alistair Macleod (La perte et le fracas), le fait en explorant finement leur psyché et en faisant ressentir cruellement les ravages du temps sur leur corps.

« J’ai mis un peu de temps à retrouver mon élan, et pendant les premières minutes, j’ai trottiné comme un petit vieux, jusqu’à ce que je reprenne possession de mon corps et que mon tendon d’Achille se souvienne de ce qu’il avait à faire », confie le narrateur de la première nouvelle, Le mile miraculeux, où Macleod relate l’amitié entre deux jeunes coureurs. Dès les premières pages, l’écrivain se plaît à jouer sur deux tableaux afin de mieux déjouer le lecteur. Il installe un climat homo-érotique dans une chambre d’hôtel, laisse croire à une liaison torride entre deux rivaux, mais se glisse surtout habilement dans l’esprit d’un coureur au moment où le rapport à un centième de seconde sépare les champions des perdants.

Dans les nouvelles suivantes, l’auteur continue de détourner l’attention du lecteur vers des détails qui nous semblent d’abord inutiles afin de mieux mettre en lumière le drame. Soucieux d’offrir une progression dramatique déroutante et constante, Alexander Macleod manie avec un plaisir malin les ruptures de ton, passant allègrement de la légèreté à la gravité, voire à la brutalité. Ainsi, dans Adultes débutants I, une chaude soirée d’été entre amis est le prélude d’une romance entre une jeune nageuse et son instructeur, mais l’auteur surprend en laissant un traumatisme de l’enfance ouvrir la voie à une horrible catastrophe.

Par endroits, comme dans La boucle, où un gamin livre des médicaments à des gens en congé de maladie et à des gens âgés, Alexander Macleod offre des descriptions qui provoquent tantôt l’amusement, tantôt le dégoût : « Il était surtout connu à cause de sa hernie. C’était un globe de chair rouge et palpitante, de la taille d’un pamplemousse un peu difforme, qui lui sortait presque complètement du bas-ventre, du côté gauche. On aurait dit un truc impossible, l’antre d’une petite créature, comme dans les films d’extraterrestres aux effets spéciaux dégueulasses. »

Après cette incursion tragicomique dans la vieillesse du point de vue d’un enfant sensible et lucide, l’auteur nous entraîne dans une troublante plongée dans le monde de l’enfance et de la perte de l’innocence dans Les bons p’tits gars, où une féroce fratrie s’en prend à un garçon modèle. Gardant le meilleur pour la fin, Alexander Macleod se surpasse dans La trois où, après de longues digressions sur la passion du narrateur pour les automobiles, une rencontre entre un père et sa fille sur l’autoroute n’aura jamais autant été chargée d’émotions. Et rarement un auteur aura-t-il si bien illustré comment une seconde de distraction peut chambouler le destin à tout jamais.

Le poids de la lumière

★★★ 1/2

Alexander Macleod, traduit de l’anglais par Sophie Coupal, Marchand de feuilles, Montréal, 2017, 333 pages

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