Dans la discothèque d’Alexandre Fontaine Rousseau

«Je trouve ça le fun de complètement assumer ma subjectivité», souligne Alexandre Fontaine Rousseau.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Je trouve ça le fun de complètement assumer ma subjectivité», souligne Alexandre Fontaine Rousseau.

C’est un livre de critique musicale et, pourtant, Alexandre Fontaine Rousseau y parle de plein de sujets ayant peu, ou pas pantoute, à voir avec la musique, comme la manipulation d’éprouvettes à bord d’une station spatiale, le baseball, l’observation des étoiles, la laïcité et les extraterrestres. Autant de détours à la fois merveilleusement inutiles et profondément essentiels.

Composé de cinq top-25 archipersonnels cataloguant les disques de 2010 à 2015, Musiques du diable et autres bruits bénéfiques ressuscite l’idée d’une rock critic fantaisiste et jubilatoirement subjective qui célébrerait d’abord et avant tout l’ivresse de la bonne chanson jouée au bon moment. Avertissement : ces listes n’ont rien, blague Alexandre Fontaine Rousseau, d’un guide de type « Dix mille artistes doux et agréables pour accompagner vos soupers fancy ». Notre éclaireur aime son métal crasseux, son folk affligé, sa soul impétueuse et son rap, vindicatif.


« La critique musicale en général, c’est rendu ben, ben dull », regrette celui qui cosignait avec François Samson-Dunlop les bandes dessinées Poulet grain-grain et Pinkerton (La Mauvaise Tête), sorte de manuel pour s’arracher à un ravageur chagrin d’amour à l’aide d’un disque culte de Weezer.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Alexandre Fontaine Rousseau

Comme il n’était pas nécessaire d’avoir fréquenté en exégète l’oeuvre du groupe de rock américain pour goûter les hilarants dialogues de ces planches parues en 2011, il n’est pas impératif de connaître tous les recoins du rock indépendant pour succomber à Musiques du diable. Le plaisir réside un peu dans les oeuvres évoquées, oui, mais surtout dans l’autodérision de Fontaine Rousseau ou dans ses commentaires acides sur l’usurpation mercantile de la musique par un capitalisme toujours prompt à utiliser une chanson comme cheval de Troie aux allures cool sous lequel dissimuler les voitures, les vêtements et les téléphones qu’il souhaite vendre.

« La critique musicale était ben plus excitante quand tu avais des gars comme Lester Bangs [père de la critique rock américaine, très influencé par la beat generation] qui écrivaient à partir de l’impulsion que la musique leur procurait », poursuit celui qui a sollicité son voisin, le bédéiste Vincent Giard, afin de reproduire les nombreuses pochettes des microsillons autour desquels il glose. « Je trouve ça le fun de complètement assumer ma subjectivité. Il y a chez une certaine critique officielle une volonté de se valider en employant des termes sérieux, même si les critiques ne sont pas généralement des experts en musique, mais bien des gens qui, comme moi, en parlent de façon très instinctive. »

Lutter contre le poptimisme

Chaque décembre, c’est la même chose. Tout ce que la planète recèle de médias culturels dresse ses listes des meilleures parutions de l’année, sur lesquelles figurent essentiellement, à quelques exceptions près, les mêmes maudits disques. Accablant constat : alors que l’avènement de l’Internet promettait un accès à toutes les musiques, c’est dans un troublant ronron que règne aujourd’hui dans la presse musicale une poignée d’artistes souvent mainstream.

« Si tu commences à creuser dans des petites scènes comme celle du punk, du rock garage, du doom ou du stoner, tu te rends compte que c’est une période excitante pour ces genres-là, et ça ne paraît pas dans la blogosphère musicale actuelle, observe Alexandre Fontaine Rousseau. Je ne comprends pas pourquoi tout le monde est obsédé par l’idée de trouver l’album qui va faire consensus. »

Parmi les principaux coupables de cette homogénéité : le poptimisme, posture critique s’étant imposée au cours des dix dernières années et s’activant à ennoblir la musique pop grand public, que le mélomane digne de ce nom se devait jadis de dédaigner. Le journalisme musical, qui pêchait ses héros en marge de la culture de masse, béatifie désormais ceux et celles qui trônent au sommet des palmarès : Beyoncé, Taylor Swift, Kanye West, Drake et autres noms capables de remplir un Centre Bell.

« Je crois qu’il n’y a aucune forme d’élitisme qui me gosse plus que l’élitisme populiste », écrit Fontaine Rousseau dans Musiques du diable, en amorce de son commentaire au sujet d’un album de la très abrasive formation de groove metal américain Death Rattle. « Si je te dis que je l’aime pas, le nouveau single de Katy Perry, veux-tu ben me fucking lâcher pis arrêter de me dire que c’est pas vrai, que c’est impossible, que je fais semblant de pas aimer ça, Katy Perry, mais qu’au fond j’aime ça parce que tout le monde aime ça, la musique pop contemporaine ? C’est pas un argument, ça, “ tout le monde aime ça  ! »

En attendant l’Alan Lomax du rock

Alexandre Fontaine Rousseau croule désormais sous les vinyles glanés chez les disquaires indépendants, mais s’est formé l’oreille à l’école de Napster, un des premiers sites de téléchargement illégal à avoir émergé au tournant des années 2000.

« Je ne dirai jamais de mal du téléchargement illégal, parce que ça a fait le mélomane que je suis. Ça n’a pas fait de moi un flibustier qui ne veut pas payer les artistes. Ça a juste fait de moi quelqu’un qui a écouté beaucoup de musique différente », insiste-t-il, tout en pleurant la mort d’une plateforme de partage comme What.cd, véritable « bibliothèque d’Alexandrie de la musique », forcée à débrancher ses serveurs en 2016 à la suite d’actions juridiques menées par la SACEM (société française de gestion des droits d’auteur).

De toute façon, illustre l’auteur en offrant un exemple fictif, l’album de ce confidentiel groupe de punk japonais des années 80 n’est fort probablement plus disponible nulle part sur le marché. Pourquoi ne pas le rendre disponible gratuitement ?

« Quand Alan Lomax [ethnomusicologue américain] a donné toutes ses archives de musique folklorique au Smithsonian, il n’a pas dit : “ Je veux qu’on puisse pour toujours faire du profit sur cette musique. ” L’idée, c’était de permettre l’accès à ces disques, pas que la musique demeure rentable. »

Musiques du diable et autres bruits bénéfiques

Alexandre Fontaine Rousseau, Dessins de Vincent Giard, Éditions de Ta Mère, Montréal, 2017, 185 pages. En librairie le 28 mars.