Pedro Juan Gutiérrez, roi de La Havane

«Jeune, j’ai commencé des études en littérature, mais les ai rapidement abandonnées. Je refusais d’être soumis à toutes ces influences. Je voulais garder ma voix intérieure intacte et créer mon propre style», raconte l’auteur cubain Pedro Juan Gutiérrez.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Jeune, j’ai commencé des études en littérature, mais les ai rapidement abandonnées. Je refusais d’être soumis à toutes ces influences. Je voulais garder ma voix intérieure intacte et créer mon propre style», raconte l’auteur cubain Pedro Juan Gutiérrez.

Il suffit de quelques jours passés à La Havane pour comprendre que la plus grande île des Caraïbes change radicalement de peau ; Fidel est mort, Trump a été élu, Raúl doit quitter le pouvoir en 2018. L’accès à Internet a élargi l’horizon de ses habitants, la fin de l’embargo américain a fait le reste. Dans ce présent bouleversé, plus rien ne tient du passé et le futur reste incertain, raconte l’auteur cubain Pedro Juan Gutiérrez, qu’on a retrouvé le mois dernier au coeur de Centro Habana.

Théâtre de ses romans, les rues de ce quartier populaire sont vivantes et bondées, impossible de s’y ennuyer : un coq s’époumone, deux chiens s’échangent des jappements, une prostituée aborde un touriste américain, des voisins rient aux éclats alors qu’un vendeur de fruits ambulant vante la fraîcheur de sa marchandise. D’emblée, on demande à l’écrivain, né en 1950, comment il imagine son pays dans 20 ans. Transformé, répond-il, sans hésiter.

« Je suis plutôt pessimiste. Cuba sera probablement un autre pays capitaliste pauvre, doté d’une classe riche minoritaire et d’une majorité de défavorisés, comme ailleurs en Amérique latine. Mais les jeunes sont plus optimistes. Ils s’intéressent moins à la politique, sont plus tournés vers leurs problèmes personnels. J’appartiens à une génération traumatisée. Celle de la révolution de 1959. Ce fut très demandant de s’adapter aux changements constants. Le projet social auquel on a consacré notre vie s’est écroulé avec la chute de l’URSS au début des années 1990. Beaucoup se sont réfugiés à Miami, d’autres dans l’alcool ou la religion. »


Accueillir le monde à bras ouverts

Celui qui est souvent comparé à Henry Miller et à Bukowski a toujours refusé de parler de politique en entrevue. Pour éviter d’être banni de son pays, lui qui y est encore peu lu parce que peu publié. Mais est-ce à cause de l’âge ou des temps qui changent, toujours est-il qu’il lâche une salve qui tranche avec sa réserve habituelle en la matière. « La présidence d’Obama a été très positive pour Cuba. Trump ouvre une période d’incertitude. Nous n’avons aucune idée de ce qu’il va faire. Je pense qu’il est important que nous ayons le plus d’échanges possible avec les États-Unis, sur les plans tant politique que culturel et économique. Tout le monde en bénéficiera. »

J'ai tenté d'éviter que le livre soit récupéré politiquement et perçu comme une critique du régime. Mais, malgré cela, à mon retour, j'ai été viré des deux journaux où j'étais journaliste depuis plus de 20 ans.

Gutiérrez n’est pas le seul Cubain à espérer du nouveau. Il y a moins d’un an, le régime a modifié certaines de ses lois archaïques qui permettent désormais aux citoyens de gérer plus librement de petites entreprises privées. Ainsi, des centaines de restaurants, d’auberges et de casas particulares ont désormais pignon sur rue à La Havane. Les bâtiments qu’ils occupent ont été rénovés et repeints. Une créativité nouvelle s’exprime dans les bars et les cuisines du pays. Des milliers d’Américains (Miami est seulement à 45 minutes en avion de La Havane) se sont joints à l’armada de touristes et font pleuvoir des milliards de dollars sur le territoire.

D’immenses hôtels sont en construction dans la capitale. Des bornes wi-fi ont été installées depuis un an dans les parcs, où des centaines de Havanais, jour et nuit, ont le regard rivé sur leurs cellulaires, qui se transforment en une fenêtre grande ouverte sur l’ailleurs et les autres réalités, y compris les « réalités alternatives » de Trump. Cuba est de moins en moins isolée. De moins en moins communiste. L’ennemi ancien est désormais accueilli à bras ouverts. Tout devient possible ou presque. Le meilleur comme le pire.

Inconnu dans son pays

Reste à espérer que cette nouvelle liberté atteindra la littérature et que celle-ci pourra sans embûche traduire en mots cette folle effervescence qui s’est emparée de l’île. Que les Cubains pourront également enfin découvrir l’oeuvre du grand Pedro Juan Gutiérrez, qui a donné le goût à tant d’étrangers de parcourir son fascinant pays, écartelé entre fiction et réalité, entre passé et vérité.

C’est pendant la « période spéciale », la période la plus noire de l’histoire cubaine récente, que se déroule son premier roman : Trilogie sale de La Havane. Dès sa publication en Espagne en 1998, Gutiérrez devient une star mondiale de la littérature. Son univers sulfureux, débordant de sexualité, d’alcool, de drogue, aux personnages plongés dans la pauvreté, en état de survie, a rejoint un public enthousiaste qui y a trouvé une écriture d’une rudesse et d’une authenticité inégalées en Occident.

Ses personnages manquent de tout : de nourriture, d’espace, de liberté, mais jamais de sexe, qui devient pour Pedro Juan, son alter ego et le personnage principal de tous ses romans, un terrain de jeu où il peut s’exprimer sans contrainte ni censure, explorer de façon compulsive les corps de toutes races et de toutes couleurs, trouver le plaisir hors du contrôle des autorités en libérant régulièrement sa « purée ». Un roman d’une grande puissance qui donnera le ton au reste de son oeuvre : « J’utilise ma vie comme matériau premier. Je ne peux faire autrement. Jeune, j’ai commencé des études en littérature, mais les ai rapidement abandonnées. Je refusais d’être soumis à toutes ces influences. Je voulais garder ma voix intérieure intacte et créer mon propre style. »

Réalité sans filtre

Mais dans un pays où l’histoire officielle, les discours et les journaux nagent en pleine fiction, cette approche littéraire qui dépeint la réalité sans filtre ou sentimentalité a été perçue de façon très négative par les dirigeants. « À la sortie de mon premier roman, j’ai fait une longue tournée de promotion un peu partout en Europe. J’ai tenté d’éviter que le livre soit récupéré politiquement et perçu comme une critique du régime. Mais, malgré cela, à mon retour, j’ai été viré des deux journaux où j’étais journaliste depuis plus de 20 ans. J’ai été le premier surpris de cette réaction. Ça a pris sept ans avant qu’un de mes livres soit publié ici. La Trilogie ne l’est toujours pas. »

Car même s’il n’attaque jamais le régime de front dans ses écrits, à la manière d’une Zoé Valdès par exemple, écrivaine cubaine exilée à Paris depuis 1995, le portrait qu’il a dressé de l’âpre quotidien des Havanais a été suffisant pour l’empêcher d’être lu dans son propre pays. Son Cuba n’avait rien à voir avec l’image idyllique que tentait de propager le régime dans le pays et à l’international : « Encore aujourd’hui, seulement une fraction de mes 21 livres est publiée à Cuba. Surtout de la poésie. Et elle est difficile à trouver. »

Bien que Gutiérrez, qui partage son temps entre La Havane et l’Espagne, soit frustré du fait qu’il reste un écrivain peu connu chez lui, il y trouve tout de même des avantages : « Les seuls qui me reconnaissent ici sont des touristes sur la plage ! Je peux donc continuer à observer les gens comme je l’ai toujours fait, comme un spectre invisible. Et j’ai besoin de La Havane. Cette ville m’inspire tant. La vie y est plus intense qu’ailleurs. »

2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 25 mars 2017 04 h 45

    fermé ou événementielle et oui ce sont deux freres jumeaux interchangeables

    Si nous essayons de penser le monde d'avant Fidel et celui d'après Fidel quel contraste et différence de perceptions, il y a ceux qui voient les états comme des univers fermés et d'autres qui voient les états comme des univers ouverts et qui se modifient avec le temps, peut etre que ca rejoint deux caracteres et deux types de culure, l'individu au tempérament fermé et l'individu au tempérament ouvert, peut etre est-ce plus de l'ordre de la génétique que de l'événementielle, enfin certains diront que ce sont plutôt des choses qui se complètent

  • Michel Gélinas - Abonné 25 mars 2017 17 h 15

    On en redemande des nouvelles de Cuba!

    Content de lire des nouvelles, à jour, sur cet écrivain que j'ai lu, comme bien d'autres ici. Le court article permet à Pedro Juan de s'ouvrir un peu plus sur la vie politique à Cuba. Je m'intéresse à l'après Fidel J'espère que Le Devoir va bien suivre la vie à Cuba pour nous, nombreux, qui aimons ce peuple et cette île.

    Une petite erreur dans le début de l'article: l'embargo américain existe toujours.