L’écrivaine islandaise Auður Ava Ólafsdóttir, femme d’une île

«Ce qui m’intéresse, ce sont les paradoxes qui nous rendent humains, à la fois chez l’homme et la femme», explique l’écrivaine Auður Ava Ólafsdóttir.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Ce qui m’intéresse, ce sont les paradoxes qui nous rendent humains, à la fois chez l’homme et la femme», explique l’écrivaine Auður Ava Ólafsdóttir.

Ses romans sont virevoltants, ses personnages aussi vrais que s’ils étaient devant nous, avec leurs doutes et leurs joies mêlés. De passage au Québec pour la première fois cette semaine, l’écrivaine islandaise Auður Ava Ólafsdóttir nous a raconté son oeuvre, marquée par la nature, l’humanisme et la féminité.

Lorsqu’elle parle, Auður Ava Ólafsdóttir regarde souvent au loin, comme si l’horizon avait la même envergure dans une petite librairie de Montréal qu’au bord de la mer, dans un village d’Islande. Il faut dire que son île natale habite ses romans : une nature imprévisible, une terre volcanique lovée près du cercle polaire ont modelé des histoires voyageuses où l’ailleurs n’est jamais si loin. Une terre à l’image de son écriture, fine observatrice de l’inconstance humaine.

« Ce qui m’intéresse, ce sont les paradoxes qui nous rendent humains, à la fois chez l’homme et la femme. » Dans un français doux et pointilleux, la main joueuse dans ses cheveux roux, l’auteure née en 1958 résume ainsi ses quatre romans, où se répondent maternité et paternité, voyage initiatique et solitude, tradition et ouverture au monde. Des petits riens surpris par un oeil vif et livrés dans le but avoué d’exprimer « ce qui est tout près de la poésie de la vie quotidienne ». Cette légèreté n’est toutefois que camouflage, car, sous la surface, il y a chocs et détours.

Histoires de femmes

Au centre de ces champs de lave : la femme, sans rancune au candide Arnljótur, papa jardinier de Rosa Candida — seul homme à n’être pas satellite dans l’oeuvre de l’auteure. Volontaire et marginale dans Le rouge vif de la rhubarbe, fraîchement divorcée dans L’embellie, laissée par son mari dans L’exception, chaque femme retrouve une force, une liberté dans l’écroulement de sa vie.

Prenons la petite Ágústína, incapable de marcher, qui se rend en béquilles au jardin de rhubarbe où sa mère et son père, absents, l’ont conçue. Son rêve est d’escalader la montagne dans son dos, 844 mètres depuis la mer. « La naissance de la féminité de l’héroïne est symbolisée par ce désir d’ailleurs, de partir, comme chez les oiseaux », glisse Auður Ava Ólafsdóttir. Ce désir n’est pas étranger au fait que sa mère, ornithologue, lui écrit des lettres depuis ses terres chaudes, partie comme partent un jour ou l’autre bien des personnages chez l’écrivaine. Pour se retrouver, se comprendre, puis revenir.

« C’est compliqué d’être une femme dans le monde d’aujourd’hui », laisse tomber l’auteure avec un rire bref mais chaleureux, formulant de la même manière son idée de la vie d’un homme, même celle d’un couple. « Je m’intéresse aux deux sexes, mais ma vision humaniste est entièrement féministe dans le sens où il n’y a pas d’autre option que l’égalité. » Cette égalité est-elle en vue ? « Non, on est loin. On fait un pas en avant, un pas en arrière. » À cet égard, les romans de l’auteure travaillent à rétablir un équilibre — à montrer que nous sommes tous de jolis marginaux.

Écrire le présent

Mais les courants sont forts, et pas qu’entre les sexes. En ces temps sombres, Auður Ava Ólafsdóttir se dit inquiète. Avec la parution récente de L’embellie en Turquie, elle s’interroge sur sa réception — sachant que le personnage principal est une femme… seule, qui rencontre quelques amants sur sa route. « Être éditeur est un métier dangereux maintenant, être un intellectuel aussi, constate l’écrivaine, qui a quitté son poste de professeur en histoire de l’art il y a environ un an pour se consacrer à l’écriture. Dans les pays où il y a une montée de la dictature, tout est censuré. »

Ces inquiétudes sur la liberté de parole et, par extension, sur la liberté des peuples ont inspiré son tout dernier roman, paru en Islande en novembre et dont la traduction en français est prévue cet automne. Auður Ava Ólafsdóttir a puisé dans la guerre, dans la « souffrance humaine » qui persiste pour relayer le message inverse, comme elle en a l’habitude — pour diffuser une douceur, une lumière.

« Être écrivaine, c’est un peu être une femme de ménage dans le monde,illustre-t-elle. Dans le sens où on a la liberté de créer un monde parallèle qui n’est pas si chaotique, si imprévisible. » Mais cette fois, même si elle ne manquait pas de choses à dire, à dénoncer peut-être sous ses voiles rieurs et délicats, l’écrivaine a volontairement coupé court. « Pour parler de la souffrance, il faut être encore plus poétique. »

Embrasser le monde

Passer ainsi de l’infiniment petit à l’infiniment universel est le propre d’Auður Ava Ólafsdóttir. Ses personnages chercheurs sont d’une transparence telle qu’il serait difficile de ne pas se retrouver dans leurs plis, dans leur sensibilité. « Il y a toujours des lecteurs qui viennent vers moi et qui disent “Comment avez-vous su ?”, s’amuse l’écrivaine. La vie réelle est beaucoup plus improbable qu’un roman. J’écris avec l’espoir que les choses se réalisent. »

Au fil de la discussion, on constate que l’île revient souvent, comme un éléphant dans la mer. Ses montagnes, sa rudesse, sa langue — que l’écrivaine considère comme sa « patrie » bien qu’elle ne soit pas du tout nationaliste. C’est que, depuis cette île minuscule, Auður Ava Ólafsdóttir n’oublie jamais le reste du monde — ses romans rappellent souvent l’ailleurs par des lettres d’absents, par la mémoire. Il y a la marque de la distance et du temps. « C’est pour incarner cette idée qu’on trouvera plus tard qu’on est aussi les autres, et que les autres sont nous. »

1 commentaire
  • Diane Dwyer - Abonnée 23 mars 2017 06 h 46

    Audur Ava Olafsdottir, femme d'une île. L'écrivaine raconte son oeuvre marquée par la nature, l'humanisme et la féminité

    Bonjour, je voudrais comprendre pourquoi dans votre titre, vous utilisez le terme "féminité", alors que l'auteur parle clairement de son féminisme. « Je m’intéresse aux deux sexes, mais ma vision humaniste est entièrement féministe dans le sens où il n’y a pas d’autre option que l’égalité. » Merci.