Dans l’univers déjanté de San-Antonio

L’œuvre de Dard est immense, fût-elle de la littérature de gare pour passagers en deuxième classe.
Illustration: Tiffet L’œuvre de Dard est immense, fût-elle de la littérature de gare pour passagers en deuxième classe.

Par quel bout prendre San-Antonio ? On imagine aisément la réponse éminemment salace que lui-même n’hésiterait pas à fournir : a-t-il jamais cessé, au fil de mille bouquins, de haranguer son lecteur ? Oui, son lecteur, car, comme l’écrit Éric Bouhier, « je fais l’audacieux pari que tous les passionnés de San-Antonio se retrouvent dans cette façon personnelle de raconter ce qu’était la découverte, quatre à cinq fois par an, du nouveau San-A. Dès les premières phrases, on reconnaissait cet art inimitable qu’il avait de nous prendre par le bras et de faire croire à chacun d’entre nous qu’il serait seul dans la confidence. »

L’oeuvre de Frédéric Dard est immense, fût-elle de la littérature de gare pour passagers en deuxième classe, et Éric Bouhier, médecin, muséographe, enseignant, écrivain, a bien vu que s’il voulait s’attaquer à un Dictionnaire amoureux de San-Antonio et essayer de commencer à circonscrire un monument, il fallait qu’il procède comme le principal intéressé le faisait : « Tous les matins, afficher une page blanche, surmonter l’angoisse et laisser place à l’imagination désordonnée. »


Cela donne plus de 700 pages qui vont dans tous les sens comme l’Antoine, Béru, Pinuche et consorts allaient gaiement dans tous les sens, là où nous les suivions avec un plaisir assumé et légèrement coupable tout à la fois. Comme San-A. disait de l’annuaire du téléphone, il n’est pas nécessaire, il est même déconseillé de le lire en commençant par le commencement. On se laisse guider par le hasard, auquel il arrive, paraît-il, de bien faire les choses. Pas souvent, mais parfois.

Dard était un désespéré : il a déjà évoqué son « drame » personnel, sa « grande inaptitude à vivre » dans un monde terriblement mal fait. San-Antonio lui permettait d’échapper à ce monde et de le refaire, de tout dire, littéralement tout, au nom d’une liberté qu’on tente sans cesse de restreindre. Parce que l’humanité est comme ça : conne à hurler. Il en résulte, dit Éric Bouhier, « une oeuvre bicéphale, écartelée entre la traque de l’intelligence et celle de la connerie humaine, où l’on frémit en comprenant vers où la balance penche »

À deux têtes donc, mais à une unique vocation, celle de faire rire, parce qu’il ne reste que cela, l’humour étant bien la politesse du désespoir, et Dard avait des manières, quoi qu’on en dise. L’écriture est proprement jubilatoire, excessive, effervescente, délirante dans le sens le plus noble du terme, y pullulent sous vague prétexte d’enquêtes policières quantité d’expressions argotiques, de mots inventés de toutes pièces, de calembours volontairement discutables. San-Antonio refuse catégoriquement d’appeler un chat un chat. C’est une question de principe.

Et il y a, bien sûr, les grivoiseries à n’en plus finir. Avec San-Antonio, on n’est jamais loin de lâcher du lest.

On volette dans ce Dictionnaire amoureux comme une abeille butinerait, ici et là, à la recherche de surprises que toujours on trouve. Comme un dico donne le goût d’aller voir un autre mot, celui-ci est une formidable invitation à aller lire un autre livre : un San-Antonio, n’importe lequel. Et de passer du sacré bon temps dans un univers déjanté à souhait.

San-Antonio en trois mots

Mort. « J’ai toujours eu le sentiment de la précarité. Très jeune, j’avais l’impression que j’allais mourir. C’est dire que le phénomène de mortalité était en moi, enfant déjà. L’horreur que m’inspire le crépuscule de la vie est désormais mon état d’esprit naturel. »

Calembour. « C’est plus fort que moi : faut que je jeux-de-mote. J’ai consulté, notez bien. Les toubibs m’ont dit que j’avais une malformation du clapet supérieur gauche : paraît qu’avec une intervention consistant à pratiquer l’ablation du cervelet, ça s’arrange. J’hésite. Les blocs opératoires, on sait comme on y rentre, on ne sait pas comme on en sort ! Et puis, entre nous, j’adore calembourer. Ma matière grise me grise. »

Cons. « Il existe les cons ; les moins cons ; les pas trop cons et les autres, c’est-à-dire les très cons ; il n’y aurait donc rien de surprenant si certains lecteurs se reconnaissaient dans ces pages. »

Dictionnaire amoureux de San-Antonio

★★★★

Éric Bouhier, Éditions Plon, Paris, 2017, 711 pages