Laurent Seksik revisite les figures multiples de Romain Gary

Romain Gary a toujours menti sur l’identité de son père.
Photo: Archives Agence France-Presse Romain Gary a toujours menti sur l’identité de son père.

Nous sommes en 1925. Dans le ghetto juif de Wilno (aujourd’hui Vilnius), nous retrouvons Roman Kacew, qui deviendra Romain Gary puis Émile Ajar, seul écrivain à décrocher deux fois le Goncourt. En 24 heures, la vie du jeune garçon, 10 ans bientôt 11, prendra un tournant décisif.

C’est la situation mise en place par l’écrivain-médecin Laurent Seksik dans son 8e roman, Romain Gary s’en va-t-en guerre. « Les faits réels essentiels sont entièrement respectés, mais j’en offre un condensé », explique-t-il en entrevue à Paris.

L’auteur nous montre un jeune Kacew pris en étau entre sa mère modiste, ruinée, et son père fourreur qui a fui le foyer familial pour refaire sa vie avec une femme plus jeune, enceinte de lui. L’enfant rêve de voir ses parents revenir ensemble. En vain.

Une trahison, l’abandon du père, pour le garçon. Et c’est l’angoisse au ventre qu’il s’apprête à s’embarquer avec sa mère pour la France. Son exil à Nice lui sauvera pourtant la vie, alors que plusieurs années plus tard son père périra avec sa famille à Auschwitz.

La mère aimante, extravagante, qui avait des aspirations d’actrice occupe une grande place dans Romain Gary s’en va-t-en guerre. Mais c’est la figure du père qui est centrale, en creux. C’est le manque du père qui fait écho.

Ce manque, Laurent Seksik le voit comme un élément déterminant dans la vie de l’écrivain aux visages multiples, devenu diplomate après une carrière de pilote au sein des Forces aériennes françaises libres pour de Gaulle.

Père absent

Parmi les facteurs qui l’ont amené à faire ce constat : « Quand vous lisez La promesse de l’aube, son roman familial inspiré de son enfance, il y a à peine dix lignes sur son père. Il dit simplement que son père est devenu son père quand il a su comment il était mort, à Auschwitz. C’est à peu près tout. Alors on pourrait imaginer que ce père était absent. Sinon Gary, qui adorait s’épancher sur sa vie, aurait écrit de nombreuses pages sur lui. »

Autre point essentiel selon Laurent Seksik, Gary a toujours menti sur l’identité de son père. « Jusqu’à ses derniers jours, il a raconté en entrevue et à ses amis que son père était Ivan Mosjoukine, le plus grand acteur russe du cinéma muet. C’est entièrement faux. En creusant dans sa vie, j’ai compris qu’il a bien connu son père, son vrai père. »

Pour lui : « Ça éclaire tout à coup que le fait que quelqu’un qui a inventé son père peut inventer un pseudonyme, peut inventer Ajar. »

Il ajoute que l’écrivain n’a jamais parlé non plus de son demi-frère. « Même à ses proches, il n’a pas mentionné ce demi-frère, avec qui il a vécu un an et qui est mort à 20 ans. Gary a masqué avec une sorte de pudeur extrême les drames de son existence, qu’il a transformée en légende. »

On attribue souvent le fait que l’auteur des Racines du ciel et de La vie devant soi, mort par suicide en 1980, soit devenu écrivain grâce à sa mère exubérante. Mais Laurent Seksik insiste sur l’apport du père, ou plutôt sur l’absence du père dans son cheminement.

« Il y a sans doute une part des deux parents, mais en tout cas, ce besoin de reconnaissance qui l’a poussé à s’inventer plusieurs vies, à être aviateur, diplomate, écrivain et à se renouveler après avec Ajar, pour moi, ça témoigne d’un besoin d’être reconnu par un père. Il y a là en tout cas une clé possible. »

« Sa mère l’avait reconnu, il n’avait rien à lui “prouver”, enchaîne-t-il. Je ne dis pas que le génie de Gary c’est son père, mais je dis que le mystère, l’énigme de Romain Gary, c’est son père. »

Ce n’est pas d’hier que Laurent Seksik s’intéresse à Romain Gary. Né en 1962 à Nice, il a arpenté, à plusieurs années de distance, les mêmes lieux.

« J’avais l’impression, en lisant La promesse de l’aube, que j’ai découvert très jeune, de marcher sur ses pas », raconte-t-il, précisant que bien avant de s’engager dans des études de médecine, il se rêvait lui-même écrivain, comme Romain Gary.

Une parenté avec Stefan Zweig

Parmi les dédicataires de sa thèse de médecine rédigée il y a plus de 25 ans : Romain Gary. Et Stefan Zweig, à qui il a consacré en 2010 une fiction biographique. Dans son esprit, son nouveau roman sur les premiers jours de Romain Gary constitue une sorte de continuité avec son livre Les derniers jours de Stefan Zweig.

« J’ai toujours pensé qu’il y avait entre ces deux écrivains une sorte de parenté, de proximité affective », dit Laurent Seksik. Il les voit tous les deux comme des humanistes, de grands conteurs. Il note qu’ils partageaient aussi une psychologie féminine extrêmement aiguisée. « Et puis tous les deux ont vu leur vie traversée par l’Histoire et par la guerre, ajoute-t-il. J’aime penser que lorsque Stefan Zweig s’est suicidé en 1942, à peu près au moment où Romain Gary a commencé à écrire son premier roman, il y a eu une espèce de passage de flambeau entre les deux. »

L’épilogue de Romain Gary s’en va-t-en guerre nous conduit à quelques heures de la mort du père de l’écrivain. Tandis que Laurent Seksik le rédigeait, son propre père s’enfonçait dans la mort.

« La littérature ne console pas de la douleur, glisse l’auteur. Elle ne console pas de la douleur chez l’écrivain, ni sans doute chez le lecteur, mais en tout cas, elle aide à l’affronter, à la mettre en forme, en mots. »

Depuis trois ans, il a cessé de pratiquer la médecine pour écrire à temps plein. La fragilité de l’existence : c’est ce qu’il a appris de ses années d’expérience comme médecin radiologiste. « Je retiens qu’on est tous des petites flammes vacillant au vent du hasard. »

Ça rejoint sa vision de l’Histoire : « Le drame peut frapper à tout moment, conclut Laurent Seksik. Et le bonheur aussi… »

Romain Gary s’en va-t-en guerre

Laurent Seksik, Flammarion, Paris, 2016, 238 pages