Nina Berkhout entre aigreur et douceur de la mémoire affective

Histoire aigre-douce de mémoire affective, «Le musée des espèces disparues», de Nina Berkhout, explore la relation tendue et complexe entre deux sœurs.
Photo: Hans Berkhout Histoire aigre-douce de mémoire affective, «Le musée des espèces disparues», de Nina Berkhout, explore la relation tendue et complexe entre deux sœurs.

Voici deux soeurs que la beauté sépare. Posée entre elles comme un obstacle supplémentaire, leur mère, une Française obsédée par les concours de beauté, mesure l’amour qu’elle porte à ses filles. Et tandis que tout semble réussir à Vivienne, la plus âgée, Édith, la narratrice du premier roman de Nina Berkhout, est le vilain petit canard condamné à vivre dans l’ombre de cette aînée quasi parfaite.

Un père rêveur et immobile, une mère névrosée : le tableau est presque complet. « Quand il ne peignait pas, mon père prétendait au titre de collectionneur de choses inutiles. » C’est avec lui qu’à l’âge de 13 ans, au cours d’un voyage familial à Lake Louise, dans les Rocheuses canadiennes, elle aime croire qu’elle a vu une licorne.

Des années plus tard, alors que le temps et la mort commencent à prélever leur dû, la nostalgie et le déchirement remontent à la surface de l’oubli.

Toujours aussi belle, mais devenue rebelle et « féroce » (piercings, tatouage, alcool, drogue), Vivienne abandonne ses études et prend la direction de Vancouver où elle deviendra peintre. Sorte de croisement entre la chenille et le rat de bibliothèque, Édith, elle, va finir par se muer en jolie jeune femme.

Après des études en muséologie, elle sera affectée au catalogage d’oeuvres d’art au Musée des beaux-arts du Canada, où elle fera la rencontre d’un vieux cryptozoologiste qui porte au fond du coeur les cicatrices de la Seconde Guerre mondiale et a consacré sa vie à la recherche d’espèces disparues.

La jeune femme va vite réaliser qu’ils ont tous les deux en commun le désir un peu fou de ramener à la vie ce qui semble avoir disparu de la surface de la Terre. « Peut-être qu’en fin de compte nous sommes tous des cryptozoologistes. À explorer nos propres forêts noires, à nous gorger d’espoir au moindre mouvement dans la lumière. À traquer des espèces disparues qui sont toujours au seuil de notre portée. » La « passion incendiaire » (et à sens unique) d’Édith pour Liam, un garçon qui avait été amoureux de sa soeur, est un peu de la même nature : une quête désespérée.

Atteinte d’une maladie du foie, conséquence de ses abus de junkie sur la côte ouest, Vivienne n’est plus que l’ombre d’elle-même. Si Édith est prête à tout faire pour sauver la vie de sa soeur, jusqu’à lui offrir une transplantation en Inde, « Vivi » semble être une cause perdue et s’évanouit une fois de plus dans la nature. Un détective privé engagé par Édith essaiera de ne pas décevoir ses attentes : « Les gens pensent toujours qu’il y aura une révélation à la fin. La plupart du temps, y en a pas. »

Et c’est un peu ce qui se passe, à vrai dire, avec Le musée des espèces disparues, qui explore la relation tendue et complexe entre deux soeurs qui, malades de leur enfance, ont à jouer chacune leur propre partition.

Née à Calgary en 1975, Nina Berkhout (qui est aussi poète) vit à Ottawa où elle travaille au Musée des beaux-arts du Canada. Histoire aigre-douce de mémoire affective, Le musée des espèces disparues s’emploie à démêler les fils d’une enfance perdue. Moitié roman d’apprentissage et moitié thriller familial, le roman a des longueurs, et si le clin d’oeil à la cryptozoologie est amusant, il semble parfois accessoire. Il s’agit surtout, en réalité, d’une histoire d’amour et de rivalité entre deux soeurs que tout sépare. Le reste fait un peu décor, avec plus ou moins de substance.

Et la licorne, dans tout ça ? Elle pourrait exister, ne perdons pas espoir. « Dans un endroit reculé où nous ne sommes pas encore allés. »

Le musée des espèces disparues

★★★

Nina Berkhout, traduit de l’anglais par Sophie Cardinal-Corriveau, XYZ, Montréal, 2017, 412 pages