Micheline Lachance dans l’antichambre d’un pays d’Amérique

C’est à travers le regard féminin que Micheline Lachance décape l’histoire de la Conquête britannique de 1759-1760.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir C’est à travers le regard féminin que Micheline Lachance décape l’histoire de la Conquête britannique de 1759-1760.

« Nul doute dans mon esprit, la France de Louis XV, désinvolte et ingrate, a cédé la Nouvelle-France à l’Angleterre sans se soucier du sort des Canadiens qui l’avaient défendue au prix de leur sang », écrit Micheline Lachance au terme de son roman Rue des Remparts, consacré à la Conquête britannique de 1759-1760 vécue par deux femmes de l’époque. Son livre tranche sur la médiocrité de tant de nos romans historiques par la passion de la vérité.

Comme elle l’avait fait dans Le roman de Julie Papineau (1995-1998), sur la perception de la révolte de 1837-1838 et de ses suites par la femme du maître à penser des patriotes, c’est à travers le regard féminin qu’elle décape l’histoire de l’autre événement-clé de notre évolution collective. Les hommes, si sûrs d’eux-mêmes dans l’art de la politique, de la guerre et aussi dans celui d’analyser le monde, s’y retrouvent comme de petits garçons prétentieux en butte à leurs chimères.

Voilà l’impression, nourrie de sympathie et exempte de malice, que nous communique Micheline Lachance. Par un souci constant d’authenticité, la romancière expérimentée construit les dialogues des principaux personnages à l’aide de leurs journaux intimes et de leurs lettres laissés à la postérité.

Montcalm forçait les miliciens canadiens à manger des mets gâtés et réservait les meilleurs pour les troupes françaises.

 

La Canadienne Geneviève de Boishébert, mariée au militaire Charles-François de Lanaudière, Canadien lui aussi, entretient une liaison adultère avec le Français Louis-Joseph de Montcalm, le général sur qui repose le sort du Canada. Une amitié la lie à une autre Canadienne, Catherine de Verchères, femme de Pierre de Beaubassin, qui, né au bord du lac Saint-Pierre, sert d’intermédiaire avec les Amérindiens. Les deux dames se disputent le coeur de Montcalm.

Documentée, Micheline Lachance excelle à décrire le relâchement des moeurs qui affecte la classe la plus aisée de la Nouvelle-France dans les années 1750 : liaisons adultères et autres aventures galantes, beuveries, joyeuses bombances, jeux de hasard, corruption financière. Pendant ces années folles, le peuple, lui, ne profite guère d’une fugace prospérité.

Le conflit profond entre le Français Montcalm et le Canadien Pierre de Vaudreuil, gouverneur de la Nouvelle-France, envenime la situation. La marquise de Vaudreuil se fait l’écho de son mari en soulignant que Montcalm traite « durement » les miliciens. Elle précise : « Pourquoi ? Parce qu’ils sont Canadiens. » Montcalm dit : « Les Canadiens sont tout aussi indisciplinés que les sauvages. »

Son jugement mesquin est loin de la réflexion si moderne de sa maîtresse Geneviève de Boishébert : « Un jour viendra où une femme pourra aimer deux hommes à la fois, sans que la société s’en offusque. » Elle se joint à une autre idée novatrice que suggère Micheline Lachance : la colonie aura à se libérer de deux jougs, le nouveau, celui de la Grande-Bretagne, et l’ancien, encore réel par la culture, celui de la France, pour devenir un pays d’Amérique.

Rue des Remparts

★★★ 1/2

Micheline Lachance, Québec Amérique, Montréal, 2017, 512 pages

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