Suzanne Aubry pose un roman ludique à deux visages

Le roman de Suzanne Aubry est bien ficelé, souvent drôle et plein de clins d’œil au métier de scénariste.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le roman de Suzanne Aubry est bien ficelé, souvent drôle et plein de clins d’œil au métier de scénariste.

Une belle surprise que ce nouveau roman de Suzanne Aubry, qui joue agréablement sur deux tableaux, un côté pile amusant et léger et un côté face plus sérieux, sur la question du statut d’auteur. Je est une autre est l’histoire d’une scénariste montréalaise au chômage, Anaïs Vaillancourt, qui accepte à contrecoeur de travailler comme écrivain fantôme pour une importante productrice d’émissions de télévision. Ladite productrice demande ensuite à Anaïs d’aller la représenter à un festival de télévision à Cannes en se faisant passer pour elle (d’où le titre). Après diverses péripéties plutôt comiques qui nous montrent les dessous du festival, Anaïs abandonnera son rôle de scénariste anonyme et décidera d’écrire un roman (celui qu’on a sous les yeux, un roman dans le roman), « seule façon de laisser une trace durable de notre passage sur cette terre ».

Je est une autre s’appuie sur une intrigue rondement menée pour aborder le thème de la création littéraire à partir de différents angles. La narratrice, Anaïs, se rend compte que sa productrice pige sans vergogne ses idées de scénario dans les séries à succès comme Breaking Bad et Lost, soulevant la question de la paternité de l’oeuvre : appartient-elle à tous, une fois qu’elle est sur la place publique ? Elle rencontre ensuite un professeur de littérature qui s’intéresse au cas d’Auguste Maquet, écrivain fantôme pour Alexandre Dumas, dont le travail d’auteur n’aurait jamais été reconnu à sa juste valeur. Le titre même du roman, Je est une autre, paraphrase Rimbaud, dont la fameuse expression « je est un autre » évoque un dédoublement de l’auteur, le conscient et l’inconscient.

Une trame gémellaire

Le thème du double revient d’ailleurs souvent dans le roman. Anaïs a un frère jumeau qui est mort peu de temps après sa naissance. Elle-même accouchera de jumelles. Elle tombe enceinte à la suite d’une relation sans lendemain et se demande si elle va garder l’enfant, jouant de nouveau avec le thème de la paternité anonyme. Interrogée par son éditrice sur les raisons qui l’ont amenée à écrire un roman, elle répond : « Pour avoir l’impression d’exister », après avoir écrit dans l’anonymat. Le statut de l’auteur revêt ici d’autant plus d’importance quand on sait que dans la vraie vie, Suzanne Aubry a défendu les droits des auteurs, à titre de présidente de la Société des auteurs de radio, télévision et cinéma.

Le roman est bien ficelé, souvent drôle et plein de clins d’oeil au métier de scénariste, que l’auteure a longtemps exercé. Elle s’amuse visiblement en montrant au lecteur les codes du scénario (on imagine aisément le roman adapté au cinéma). Le personnage d’Anaïs est sympathique et attachant, et la plupart des autres personnages sont bien campés, sauf l’amoureux de passage, au début, qui semble un peu égaré dans le roman. Pour Suzanne Aubry, qui est surtout connue pour sa série de romans historiques Fanette, Je est une autre marque un changement de cap vers un univers ludique qu’on a plaisir à lire.

Je est une autre

★★★ 1/2

Suzanne Aubry, Libre Expression, Montréal, 2017, 280 pages