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Avec «Apatride», Shumona Sinha livre un roman au vitriol sur la violence ordinaire

Pour l’auteure, les exemples ne manquent pas, hélas, pour rappeler que les femmes n’ont pas encore la propriété de leur corps.
Photo: Money Sharma Agence France-Presse Pour l’auteure, les exemples ne manquent pas, hélas, pour rappeler que les femmes n’ont pas encore la propriété de leur corps.

« La fiction est une forme pervertie de la réalité. J’écris des romans parce que je ne sais pas écrire une phrase normale. » Plus que de l’humilité, c’est le désir de la fiction, qu’elle préfère à l’essai ou au journalisme, qu’affirme à l’autre bout du téléphone Shumona Sinha, depuis sa résidence parisienne où Le Devoir l’a jointe dans les derniers jours. Un sourire dans la voix, elle évoque sa rencontre avec la langue française, alors qu’elle avait 22 ans et parlait déjà le bengali, l’hindi et l’anglais, comme « un coup de foudre ». Aujourd’hui, à 43 ans, elle ne sait plus penser dans une autre langue que le français : « Le goût de la vie change selon la langue dans laquelle vous vivez. La langue n’est pas seulement l’expression, elle est la matière. »

En plus de quelques anthologies de poésie, Shumona Sinha a signé quatre romans en moins de dix ans. Elle publie dans cet hiver littéraire Apatride, qui raconte le destin de trois femmes, toutes trois nées dans la région de Calcutta, évoluant dans des univers bien différents et luttant pour gagner leur liberté et leur dignité. Le roman reprend plusieurs thèmes de son second roman, Assommons les pauvres !, qu’elle a écrit « comme on crache ». Le sexisme, le racisme, l’intimidation, et cette violence qui déchire les classes au bas de l’échelle, qui luttent entre elles pour leur survie, étaient au coeur du propos. Apatride n’est pas un roman d’évasion, confesse l’auteure, « c’est un roman au vitriol, dur et noir » : « Je veux creuser la plaie davantage, aller au centre du tourbillon. »

Que ce soit en Inde, en France ou ailleurs, le corps de la femme, c’est notre premier espace, notre premier territoire, c’est le pays

Même si la fiction est « très près de la réalité », il faut prendre garde à ne pas l’entendre comme un cri désespéré : « Un roman, ce n’est pas un point final. Il y a le texte et il y a le paratexte, ce moment où le débat s’ouvre », dit-elle en nuançantde manière caractéristique ses affirmations : « Il faut laisser la vie romanesque à sa place et ne pas chercher ni espoir ni désespoir dans un roman. »

Des femmes qui revendiquent un corps

Pour l’auteure, les exemples ne manquent pas, hélas, pour rappeler que les femmes n’ont pas encore la propriété de leur corps. Elle évoque le traitement qu’on réserve au mouvement des Femen, parle de la marchandisation du corps de la femme et de la précarité de l’avortement : « C’est un fardeau d’être femme. S’exposer au monde de l’homme est un péché. »

Que la réalité soit cruelle ou non, Shumona Sinha ne la place jamais bien loin des héroïnes de son roman. L’une d’elles, Mina, est inspirée d’une femme qui, en Inde, s’est fait violer et assassiner, une tragédie qui a profondément bouleversé la romancière. La violence de la réalité était telle qu’elle a choisi, sans pour autant la soustraire à son destin, de lui inventer une vie : « Il a fallu que je m’éloigne de l’incident vrai, parce que c’était insoutenable pour moi. »

Une autre de ses protagonistes, Esha, vit au coeur de Paris, mais n’échappe pas pour autant à une inhumanité qu’il importait à Sinha de dénoncer : « Je me suis concentrée sur ce qui est dramatiquement désagréable, mais tous les incidents, les bagarres, les insultes, le racisme, tout ça c’est vrai. Il fallait absolument que j’en parle. »

La condition féminine est une revendication universelle et c’est elle qui est coeur d’Apatride : « Que ce soit en Inde, en France ou ailleurs, le corps de la femme, c’est notre premier espace, notre premier territoire, c’est le pays. Trop souvent, en tant que femme, on n’a pas le droit de décider de notre corps. » Et elle ajoute, comme une sanction à corriger : « À partir du moment où l’on nous déloge de nos propres corps, on est toutes apatrides. »

Un combat universel

Shumona Sinha a parfois l’impression d’être « subalterne des subalternes. D’abord femme, ensuite femme de couleur ». « Je n’aime pas ce terme, “ gens de couleur , dit-elle. Tout le monde a une couleur. Après tout, les autres ne sont pas transparents. »

Même si elle s’estime choyée par la reconnaissance de son oeuvre et la façon dont elle a été accueillie en France, les écueils guettent son quotidien : « Entre tous ces gens qui vivent en France, il y a une hiérarchie et je suis toujours ramenée à mon ethnicité, qui installe un rapport de force pyramidal. »

Contre les murs de verre qui s’érigent parfois entre les êtres, l’auteure s’appuie sur la fiction, force mobilisatrice capable de sublimer la violence et de préparer la voie au changement social : « On peut décrire un destin fatal, complètement dévastateur, mais dans la vie, cette noirceur peut donner une forme de force. »

Ainsi, armée des mots, forte de ses convictions, Shumona Sinha s’inscrit au registre des engagées. L’abdication ne semble pas être une option, même si, parfois, l’aventure humaine est bien mystérieuse, dans son acharnement à vouloir désunir : « Quelle chance d’avoir ce grain de poussière dans le cosmos, cette petite planète bleue. Pourtant, nous voilà à construire des frontières et à s’entre-tuer. Et je me dis parfois que les extraterrestres, peut-être, se moquent de nous. »