«Le Québec n'existe pas», oeuvre littéraire lucide ou provocation calculée?

Maxime Blanchard ne mâche pas ses mots et sait déjà qu'on l'accusera de bien des maux.
Photo: Collection personnelle Maxime Blanchard ne mâche pas ses mots et sait déjà qu'on l'accusera de bien des maux.

« Vous êtes pas écoeurés de mourir bande de caves ! C’est assez ! » En sortant du livre Le Québec n’existe pas (Varia), mi-pamphlet, mi-fiction, signé par l’universitaire Maxime Blanchard, la ligne polémique du poète Claude Péloquin enchâssée dans la célèbre murale du sculpteur Jordi Bonet au Grand Théâtre de Québec se rappelle au souvenir du lecteur de manière étrangement prégnante.

« Je l’avais mise dans mon texte dans une scène où un professeur se retrouvait face à la murale avec ses élèves », souligne l’auteur à l’autre bout du Skype depuis New York, où il enseigne le français et la littérature française à la City University of New York (CUNY), quand on lui fait remarquer la concordance des temps entre son bouquin et ce cri du coeur vieux de plus de 40 ans. « Mais je l’ai effacée de la version définitive, par souci d’économie de mots. »

La violente question de Claude Péloquin n’y est plus, mais son esprit, lui, reste dans cette charge à fond de train contre un Québec enlisé dans ses contradictions, ses consensus mous et qui, à force de nier son existence, dans une béatitude collective devant toutes les menaces qui le guettent — la mondialisation, l’éloge du provincialisme, l’immigration, l’individualisme, la corruption, les atteintes portées à la langue française, la médiocrité et la vanité de l’élite politique et culturelle… —, peine à appréhender sa lente agonie et à voir son inéluctable disparition, estime Maxime Blanchard. Sans épargner personne.

« Mafieux de jars […] qui sucent monsieusement la cenne dans les conseils d’administration », « gaugauche gérante d’estrade », « bavasseuses de l’écologie », universitaires « plus occupés à pogner les boules de leurs étudiantes qu’à réfléchir à l’acculturation québécoise », « Québécois de souche », « immigrants insensibles », « militant du PQ », « aliéné », « arriéré » et même ceux qui « brunch[ent] thermopompé[s] à l’Avenue », écrit-il, ce restaurant couru du Plateau Mont-Royal malgré l’ordinaire qu’il offre, l’homme reconnaît en vidéoconférence vouloir « tirer dans le tas » et « attaquer tout le monde ». « C’est de la provocation », dit-il, pour forcer la prise de conscience dans un Québec sans rêve, sans projet, sans direction, qui ne peut, selon lui, qu’aller nulle part. « Tout le monde est coupable là-dedans, personne ne doit être exonéré », ajoute l’auteur, dont la démarche n’est pas sans rappeler celle d’Hélène Jutras et son cri d’angoisse lancé en 1994 dans les pages du Devoir sous un titre sans équivoque : « Le Québec me tue ».

Défaitisme et passivité

Maxime Blanchard, qui vit six mois par année à New York, a, lui aussi, mal à son Québec — « Je ne vois pas comment le contraire peut être possible », dit-il — et le choc de l’exil tout comme celui des nombreux retours y sont pour beaucoup. « Quand je reviens, je suis sous le choc de voir ce qui se passe à la télévision, sous le choc de la persistance d’un gouvernement libéral et de la passivité des gens face à tout ce qui nous arrive. Je ne sais pas si c’est du défaitisme ou de la fatigue culturelle, pour reprendre Hubert Aquin, mais cela est de plus en plus insoutenable. »

Un Québec « sous-préfecture », un Québec « cambrousse », un Québec « bourgade » : les mots de Maxime Blanchard sont durs et finissent par devenir obsessionnels sur le rendez-vous manqué avec l’indépendance, sur la disparition de la langue française et sur la mondialisation, « catastrophe pour les cultures nationales et les cultures périphériques » et qui, en choeur, éclaire pour lui le malaise identitaire qu’il exprime.

Il faut se retenir de tomber dans la célébration béate de l'immigration, même si elle nous permet de nous divertir en allant manger dans un restaurant afghan le soir après un spectacle

 

Dans un geste tout aussi assumé, l’homme y dénonce aussi « le fétichisme et l’instrumentalisation de l’immigration », par la frange bien-pensante du Québec, par cette élite culturelle qu’il pourfend tout en reconnaissant en faire partie. « Le multiculturalisme est devenu un dogme que l’on ne peut plus contester », résume le littéraire pamphlétaire, même si, pour redonner du sens au Québec, c’est pourtant, selon lui, ce qu’il faut désormais faire.

« Au Québec, le métissage est inconcevable ; ailleurs cependant, ce pluralisme est imaginable », écrit-il dans un chapitre intitulé « Donnes-y la claque ». La nature provinciale du Québec, dans laquelle les « Québécois de souche » sont condamnés à n’être qu’une minorité parmi d’autres, selon lui, expliquerait d’ailleurs la chose. « À ce Québec “tricoté serré”, on ne peut ni s’allier ni s’intégrer ; les adhésions restent à jamais impossibles », à moins « de se rencontrer en devenant canadian : citoyenneté neutre, passeport rassembleur et langue anglaise ». « Aujourd’hui, au Québec, on a l’air de trouver l’immigration le fun, explique Maxime Blanchard, mais on a oublié qu’à la base, l’immigration, c’est une tragédie pour ceux qui sont forcés d’y avoir recours pour sauver leur vie. Il faut se retenir de tomber dans la célébration béate de l’immigration, même si elle nous permet de nous divertir en allant manger dans un restaurant afghan le soir après un spectacle. »

Débattre sans peur

Tout comme Éric Langevin, personnage de son livre, alter ego de l’auteur cherchant le sens dans un Québec où il peine à se retrouver, Maxime Blanchard ne mâche pas ses mots et se prépare même, à l’aube de la sortie de son livre, à se faire traiter de radical, de raciste, d’inconscient, de nostalgique, de vieil utopiste… « On se censure trop au Québec par peur du débat. On est une petite société qui a peur de provoquer et où l’on préfère se mentir à soi-même, en se disant qu’on est bon, même si ce n’est pas vrai, pour mieux éviter de réellement exister. »

Pour lui, ce culte de la platitude érigé en consensus dépasse d’ailleurs les frontières du Québec et s’inscrit dans une époque où les « actes héroïques et admirables » chez les peuples n’existent plus. « Tout se réduit à la petitesse de la pensée, à la mesquinerie, au calcul, aux choix de l’individu, dans son coin, qui se dit connecté aux autres, mais qui ne l’est pas », dit-il en rappelant que le Québec des années 1960 et 1970 a été « l’un des endroits au monde les plus intéressants, les plus beaux, les plus admirables, les plus émouvants, mais maintenant, c’est fini ».

Dix ans d’écriture et l’affront de plusieurs éditeurs, ici et en Europe, qui ont refusé son manuscrit, jugé trop dérangeant, résume-t-il sans donner plus de détails de peur de se faire plus d’ennemis, ont fait naître ce coup de gueule d’un homme dans la cinquantaine, en colère, qui se dit moins misanthrope et moins malcommode que son personnage, « même si je le suis beaucoup », ajoute-t-il. Et tout comme son personnage, il manque également un peu d’humilité. « On écrit aussi pour la postérité. Dans 50 ans, quand les gens vont regarder notre époque, ils vont voir que des gens étaient contre ce qui s’y passait, contre toute cette connerie. Et je veux être une de ces voix. »

«Il voudrait que toutes les maudites fraîches à raouts de patronnesses et que toutes les grébiches à surboums de bienfaitrices, qui dans les bals de charité se pactent la fraise en robes de guidounes de comptoir colonial, poussent de hauts cris scandalisés ; il voudrait que leurs mafieux de jars et de verrat de maris à varices, qui sucent monsieusement la cenne dans les conseils d’administration de la junte fédéraliste du protectorat bloke, le mettent en demeure. Il voudrait aussi que tous les farfineurs du « socialisme » et que toutes les bavasseuses de « l’écologie », que tous ces licheux de balustre de la gaugauche gérante d’estrade qui se contrecâlissent de laisser élire la réaction impérialiste pourvu qu’ils puissent roucouler leur tolérance offusquée de toujours plus fins que les autres « qui n’ont pas voté pour ça » sur les ondes de la société d’État lui lancent au cul les avocats corrompus de la sous-préfecture canadienne-française. Il voudrait encore que tous les p’tits Jos connaissants de l’université qui plastronnent avec leurs « approches » à coucher dehors, mais qui sont plus occupés à pogner les boules de leurs étudiantes qu’à réfléchir à l’acculturation québécoise, exigent de lui des excuses et lui demandent de se rétracter.

Car il lui arrange le portrait à leur Québec. Il te l’organise leur Québec pas vargeux et pas d’allure de fendants et de crosseurs. Il lui paye la traite à leur Québec désâmé, il lui brasse la cage à leur Québec dérinché. Il beurre épais, à la mesure du drame, à la mesure de cet évanouissement du Québec. Il voudrait que ce Québec-là, le toton, le gnochon et le colon, l’actionne jusqu’à sa dernière cenne puisque dans ce livre il le copie et le colle, le pirate et le plagie. Son défi, opération du Saint-Esprit, c’est de bien réécrire la sordidité et la médiocrité de ce Québec de tataouineux et de zigonneux, de mettre un peu d’ordre dans l’idiotie locale pour qu’on lise plus nettement l’imbécilité générale, celle de tout l’Occident. Entre placidité et ironie, entre désespoir et persévérance, façon Journal du dehors, parfois en accusant le choc comme un spectateur passif, souvent en redonnant coup pour coup, tel Un effondrement, il engage un combat contre la société deux de pique et décadente dans laquelle il vit. Magané mais pas tuable, il décline, conjugue et retranscrit la prétention, la niaiserie et la stupidité pour se défendre du présent sans mémoire, pour se sauver itou de cette époque sans avenir. Rapport que c’est astheure et icitte la survivance, drette là, même si ça fait une mèche qu’on attend le messie comme des saints martyrs.»


Extrait de «Le Québec n’existe pas»

Le Québec n’existe pas

Maxime Blanchard,
Varia, Montréal, 2017, 250 pages.
En librairie le 27 février.

24 commentaires
  • Annie Larouche - Inscrite 16 février 2017 01 h 09

    Ce jeune homme en colère a bien raison de l'être.
    Il vit à New York et sa vue, de l'extérieur de ce pays sans bon sens, correspond à ce qu'une bonne partie de notre peuple ressent depuis quelques décennies.
    Cependant, de sa tour de New York, il ne semble pas tenir compte de ce qui se passe un peu partout sur le territoire: l'Action boréale en Abitiibi, l'opposition des villes à l'oléoduc et aux aéroports "sauvages" en territoires agricoles, la contestation de la loi des mines sur les territoires ancestraux des Authochtones, Manon Massé.
    Il a raison pour ce qui concerne les pouvoirs politiques officiels et les chambres de commerce et l'indifférence crasse de cette frange silencieuse qui ne veut que sauver sa peau, son condo, son chien et ses vacances en République Dominicaine, qui vit de l'esclavage de Haitiens sans papiers.
    Il ya aussi,ici, dans ce pays du Québec, à côté des pouvoirs et du silence, des forces qui durent et s'obstinent. Un Québec qui existe, et qui ne veut surtout pas mourir comme une bande de caves.

    • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 16 février 2017 08 h 51

      Mme Larouche,

      C'est vrai que ce n'est pas tout noir, même si je trouve que le climat social et politique est pas mal sombre et ténébreux.

      Mais c'est vrai aussi qu'il ne faut pas avoir peur de débattre, qu'il faut au contraire y aller à fond de train.

      En lisant cet article, ma première réaction, c'est : ENFIN!!! Quelqu'un qui brasse cette cage dorée et minable où, par peur d'avoir peur, le Québec s'enlise dans une mocheté déprimante qui donne le goût d'aller voir ailleurs... Si ce n'était que pour ne pas l'avoir devant sa face.

      Il faudrait aussi lire : Camarade, ferme ton poste de Bernard Émond.

      Il y a cette probabilité forte que, sous la conjoncture actuelle, le PLQ reprenne le pouvoir aux prochaines élections. Votre Manon Massé, accompagnée d'Amir Khadir et, jadis de Françoise David, concentrent leurs critiques et leurs attaques principalement sur le PQ. À les entendre, c'est l'ennemi à abattre.

      Je trouve que cette stratégie contribue à diviser pour ne pas régner. C'est comme de voter non aux référendums pour pouvoir continuer cette simpiternelle manie de critiquer le fédéral, les anglais en restant au Canada à titre de chiâleux en chef.

      Au lieu de sortir du trou vers la lumière, on reste dedans en répétant ad nauseam : «Maudit que c'est plate! Maudit qu'y sont donc pas gentils.

  • Benoit Simoneau - Abonné 16 février 2017 03 h 24

    Enfin!

    Peut-être que les lucides ne sont pas ceux que l'on croit être.

    • Jean-Christophe Leblond - Abonné 16 février 2017 08 h 28

      Bof. C'est un propos qui a été répété par maints chroniqueurs, ainsi que dans maints essais depuis quelques années. C'est un propos tout à fait vague, qui évite les propositions concrètes et ramène tout à un problème d'attitude. Aucune dénonciation d'injustices ou d'enjeux réels, et donc démobilisateur. C'est un propos déjà usé, et qui fait le jeu du système actuel, en opposant au néolibéralisme mondialisé le néolibéralisme national.

      C'est devenu la mode de condamner la mondialisation en tant que principe abstrait, ainsi que l'immigration, pour évacuer tout discours progressiste s'attaquant réellement à l'austérité, aux inégalité et au déficit démocratique. Or on peut tout à fait être contre l'immigration et les traités de libre-échange ET pour la dérèglementation, la privatisation, la destruction de l'environnement, etc. Pour s'en convaincre il suffit de regarder les programmes de Trump, Le Pen, Fillion ou encore les conservateurs fédéraux: leur programme économique est ultralibéral.

  • Pierre Ferland - Abonné 16 février 2017 06 h 54

    Pas tout seul!

    Il est tres agréable de lire quelqu'un qui évoque un sentiment de ras-le-bol et , alors de ne pas se sentir seul!

  • Hélène Gervais - Abonnée 16 février 2017 06 h 54

    Ouf c'est tout un avenir ....

    que nous avons là. Mais je suis encline à penser un peu comme lui, en moins extravagant et avec moins de mots. À forcce de faire entrer l'immigration parce que nous avons un taux de natalité très bas, à force de faire des courbettes pour accepter tout le monde, à force d'avoir un gouvernement très peu kébécois depuis plus d'une décennie, nous y perdons notre essence. Pourtant il me semble que c'est important de garder cette essence, étant enseveli par une marée anglophone en amérique.

  • Jean-Christophe Leblond - Abonné 16 février 2017 07 h 26

    L'impression d'une interprétation tendancieuse

    Je ne peux qu'être d'accord avec l'auteur sur le fait qu'il y a de très importants problèmes au Québec, dont de très graves directement liés au gouvernement actuel. Mais sa description des causes me semble profondément formattée par le discours néoconservateur qui s'est fait hégémonique depuis quelques années. Prétendre qu'il y a un discours dominant béat d'admiration devant l'immigration c'est de l'aveuglement. Ce qui est profondément triste, c'est que toute lutte contre les injustices sociales, dont le racisme systémique que vivent les personnes immigrées, est immédiatement décrite comme étant une admiration béate et naïve de l'immigration, pour pouvoir être commodément ignorée. Pourtant, cette lutte pour la dignité est la même que celle de l'ensemble du peuple québécois, et le projet souverainiste gagnerait beaucoup plus à miser sur la solidarité que la rancune, maintenant dirigée contre l'immigré plutôt que la domination canadienne.

    Les données statistiques et l'évènement tragique tout récent que nous venons de vivre indiquent bel et bien hors de tout doute qu'il y a de réels problèmes de discrimination que nous devrions tous combattre ensemble. Le racisme est un problème qui existe dans toutes les sociétés, mais notre devoir citoyen est d'abord de le combattre ici même.

    Les discours qui rejettent la problématique du racisme renforcent la main du gouvernement libéral et nourrissent le mal qu'ils prétendent combattre.