Lumière sur trois premiers romans de cet hiver littéraire

L'auteure Nicole Vachon
Photo: François Couture L'auteure Nicole Vachon

La première surprise vient d’abord de la naïveté du ton, oscillant entre la candeur d’un Forrest Gump et la lucidité pure d’un Toto le héros, les films de Robert Zemeckis et Jaco Van Dormael. Les mots sont simples, portés par Victor, le narrateur, qui préfère se faire appeler Auguste. Il raconte sa fuite de l’orphelinat Sainte-Marie-des-Cieux, son environnement, son passé, ses racines avec la franchise de ceux qui ne se méfient pas.

La noirceur de la nuit ? Il va la percer, avec détermination, malgré la peur, pour s’écrire une nouvelle vie, s’inventer un destin plus joyeux, dans les rues de New York où l’itinérance va le placer aux portes de la petite entreprise, la sienne et celle de ses compagnons d’infortune et complices de la deuxième chance, Georges et Marie.

Auguste « aime beaucoup quand les gens [lui] racontent leurs origines. Ça [lui] permet de [s]’inventer des branches généalogiques drôlement variées », dit-il en savourant chaque seconde de sa liberté, de cette existence sans le sou qui dévoile d’autres formes de richesse : une boîte près d’une échelle suspendue en guise de toit, le plaisir d’offrir un cadeau fabriqué de ses propres mains et les autres. « Moi, je pensais qu’il fallait tous faire pareil pour être un groupe, car c’était comme ça à l’orphelinat et dans les tribus du livre qu’on m’a confisqué. Georges pensait plutôt que l’important, c’était d’être soi-même et que nos différences sauraient créer l’équilibre. »

Photo: Stanké Sévryna Lupien

De cette narration pleine d’innocence, de cet esprit simple qui finit par devenir terriblement attachant, Sévryna Lupien, libraire à Sainte-Foy de son état, tire ici un premier roman plutôt surprenant qui trouble habilement les perceptions. La chose s’intitule Je ne suis pas de ceux qui ont un grand génie (Stanké). Naïveté, oui ! Incohérence, certainement pas !

L’incursion dans la banalité s’y fait confondante, rappelant toutefois que les « faits alternatifs » peuvent être très agréables, surtout quand ils restent dans la sphère du romanesque et du divertissement, là où, finalement, ils livrent le meilleur d’eux-mêmes.

Huis clos épicurien

Ce ne sont pas les faits, mais plutôt tout un destin qu’Hélène, baby-boomer et célibataire, va tenter de conduire sur une voie alternative dans Zones de proximité (XYZ éditeur), premier roman de Nicole Vachon, « baby-boomer ayant grandi à Sainte-Foy à une époque où l’instruction supérieure était réservée aux garçons » — c’est comme ça qu’elle se présente —, et qui réalise ici son rêve d’écriture, rêve cultivé durant toute sa vie.

La douceur se répand dans ses mots qui tracent les contours de ce huis clos épicurien dans un condo de luxe d’Ottawa où Hélène a accepté de passer cinq jours, sans possibilité de contact avec l’extérieur, en compagnie d’un homme qu’elle connaît peu. Il s’appelle Gabriel. Il est malade. Il peine à communiquer par la parole et veut mettre fin à ses jours. Elle va essayer de l’en dissuader. C’est le contrat qui les unit.

Le caractère un peu convenu de la finale tranche avec le reste de ce récit qui rapproche avec élégance et raffinement deux solitudes pour mieux en ausculter les racines, les angoisses qu’elles ont fait naître, mais surtout pour mettre en lumière ces vies que l’absence de l’autre finit un peu par éteindre.

Se détruire et se trouver

Ça s’allume vite. Ça commence fort, cru, de manière éclatante, avec une plume singulière qui ne peut que transpercer le lecteur en racontant la vie d’Émilie, jeune fille à la dérive, en quête d’elle-même et qui va chercher le sens d’une condition qu’elle peine à maîtriser, dans les marges et les extrêmes.

Il y a de la violence dans le sexe, dans la facilité avec laquelle elle s’ignore et se perd pour être sûre de ne pas trop se voir. Émilie a Une irrésistible envie de fuir (Éditions David), en somme, mais cela ne va l’amener nulle part.

Photo: Sylvain Perrier Catherine Bellemare

Jeune auteure à l’écriture vive et limpide, Catherine Bellemare signe ici un premier roman qui change de ton en cours de route et se perd un peu en chemin, mais qui arrive malgré tout, dans ses premières pages, à poser un regard percutant sur cette jeunesse aux repères troublés. Cette jeunesse qui cherche des réponses simples à la complexité de leur mal-être dans les échanges de fluides corporels, dans l’alcool, dans les interdits et surtout dans toutes ces impasses que l’aveuglement volontaire fait parfois prendre pour des issues de secours.

Les sentiments s’y expriment dans la douleur, l’amour est toujours problématique, faute d’avoir été découvert. L’attachement est meurtri, marqué aussi par cette grand-mère à l’hôpital qui s’en va, mais également par ce rapport étrange aux hommes qu’une Anna va permettre à Émilie de s’expliquer.

Salement humain, le récit parle de ceux qui s’infligent le pire dans l’espoir d’aller un peu mieux, et il le fait en étant au final plutôt bien et sans trop de mal.

Je ne suis pas de ceux qui ont un grand génie

★★★★

Sévryna Lupien, Stanké, Montréal, 2017, 180 pages. Aussi: «Zone de proximité», Nicole Vachon, XYZ éditeur, Montréal, 2017, 184 pages, ★★★1/2; «Une irrésistible envie de fuir», Catherine Bellemare, Éditions David, Ottawa, 2017, 238 pages, ★★1/2.