L’horreur et son souvenir nécessaire

Des drames comme la fusillade à la mosquée de Québec «deviennent porteurs d’un ensemble de combats, de principes, de valeurs à défendre et à transmettre».
Photo: Francis Vachon Le Devoir Des drames comme la fusillade à la mosquée de Québec «deviennent porteurs d’un ensemble de combats, de principes, de valeurs à défendre et à transmettre».

Dimanche soir dernier, dans une mosquée ordinaire de Québec, à l’heure de la prière, il y a eu un drame. Et il y a désormais le souvenir que l’horreur de ces assassinats de masse, probablement mus par la peur de l’autre et l’intolérance, va devoir laisser dans la mémoire collective.

« Les traces dans l’imaginaire social de l’attentat [perpétré par Alexandre Bissonnette contre des membres de la communauté musulmane] vont être durables. C’est important d’ailleurs que cela se passe ainsi. Le caractère inattendu de l’événement, le discours haineux qui l’a fait naître lui confère cette exemplarité qui ne peut que le placer au fondement d’une nouvelle cohésion sociale », lance à l’autre bout du fil le chercheur Alex Gagnon, spécialiste du discours, auteur de La communauté du dehors (PUM), essai sur l’imaginaire social et les crimes célèbres au Québec, mais également de Nouvelles obscurités : lectures du contemporain (Del Busso Éditeur), un ensemble de réflexions sur toutes ces choses qui assombrissent le présent.

La mécanique d’absorption sociale d’un drame n’est pas nouvelle. La tuerie de Polytechnique, celle du collège Dawson, Denis Lortie à l’Assemblée nationale, l’attentat du Métropolis, mais aussi les crimes légendaires du passé — Aurore, l’enfant martyr ou les brigands de Cap-Rouge, dont il a étudié la persistance et la transmission dans la mémoire d’un peuple, en font partie — sont passés par là. Ils ont démontré qu’ils étaient plus que des actes de folie ou des comportements faisant basculer l’humanité dans la tragédie. « Ces événements deviennent porteurs d’un ensemble de combats, de principes, de valeurs à défendre et à transmettre, dit M. Gagnon. Ils nourrissent le futur. Le rappel de leur existence, leur souvenir fabrique cette mémoire dans laquelle un groupe puise pour savoir ce qu’il veut en tirer, pour comprendre ce que le geste dit sur lui et ce qu’il veut en faire pour ne pas que cela se reproduise. »

Forcer la porte de l’histoire

Il y a de ces homicides, de ces violences, donc qui forcent « la porte de l’histoire », écrit Alex Gagnon dans La communauté du dehors, et ce, en quittant le domaine du fait divers « pour s’inscrire dans celui des faits et événements dont une société conserve le souvenir et que ses membres perçoivent et considèrent comme constitutifs de son histoire ». Les six meurtres commis au Centre culturel islamique de Québec entrent désormais dans cette logique, le sombre architecte du drame, Alexandre Bissonnette, s’imposant désormais, au lendemain de cette tuerie raciste et xénophobe, comme la figure du mal contre laquelle, à quelques exceptions, le groupe social s’est rapidement ligué.

« Un groupe se resserre autour d’une mémoire commune, face à des figures héroïques comme d’autres qui ne le sont pas, résume l’universitaire. Une société fabrique du lien social ou de la cohésion aussi à partir des figures de l’ennemi, des figures antagonistes » que l’on diabolise, que l’on envoie dans un « dehors total » pour mieux les laisser exprimer ce nous ne sommes pas. Paradoxalement, l’islamophobie se nourrit de cet ennemi invisible dans la quête politiquement ou économiquement intéressée d’une certaine unité. En faisant apparaître un ennemi bien visible, avec un visage, une arme et des intentions, cette peur de l’autre est sans doute en train de se retourner contre elle-même.

Au début de la semaine, le processus s’est amorcé d’ailleurs, constate Alex Gagnon, qui a perçu un changement de ton quant à ces discours divisifs, à ces propos tenus au nom d’un nationalisme identitaire et qui au final attisent la peur et la négation de l’autre dans le processus de construction d’une identité nationale forcément composite. « On prend conscience désormais du laisser-faire qui a conduit à ce drame, dit-il. Les politiciens expriment une prise de conscience sur ces discours de haine qui ont un effet sur le monde et que l’on ne peut plus laisser sévir en toute impunité. »

La fin du silence ?

Mercredi, le député libéral de Louis-Hébert, cette circonscription de Québec où l’intolérance s’est exprimée par les armes dimanche soir, Joël Lightbound, a d’ailleurs donné le la en s’excusant officiellement à la Chambre des communes pour avoir observé silencieusement dans les dernières années l’ostracisme et la stigmatisation de la communauté musulmane du Québec en général et de sa circonscription en particulier. « Pardon d’avoir vu prendre racine dans le coeur de mes semblables la peur, la méfiance et la haine », a-t-il dit en avouant « ne pas en avoir fait assez » pour enrayer cette dérive.

Pour Alex Gagnon, il est clair que le crime haineux de dimanche dernier « ne peut pas être distingué de l’ensemble des discours haineux qui sévissent dans la société », dit-il. Discours porté par certains idéologues nationalistes, certains penseurs du présent dont les propos sont amplifiés par des antennes de radio polémistes, des réseaux sociaux, des groupes d’extrême droite… « La première leçon à en tirer, c’est en se demandant ce qui rend possible des gestes comme celui-là. Et une partie de la réponse tient dans la polarisation qui s’est installée dans l’espace public depuis quelques années. »

À l’image de la tuerie de Polytechnique, qui, tous les 6 décembre, force la réflexion collective sur la misogynie et le contrôle des armes à feu, ce 29 janvier vient odieusement de poser le cadre pour que les 29 janvier prochains deviennent ce terrain de réflexion collective sur les effets sociaux de la polarisation, sur le populisme et la haine, les replis, la violence qu’il nourrit à dessein — pour des questions d’argent, de politique ou de pouvoir —, dit le chercheur. Et si n’est pas le cas, c’est que l’intolérance et le racisme auront finalement gagné.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.


Des crimes plus transmissibles que d’autres

Tout comme les brigandages de Cap-Rouge, la légende de « la Corriveau » ou les crimes du « docteur l’Indienne », l’affaire Guy Turcotte, ce cardiologue qui a tué avant de chercher à se donner la mort, sans succès, à grand renfort de lave-glace, a tout pour laisser un souvenir prégnant dans l’imaginaire social et se transmettre d’une génération à une autre, estime Alex Gagnon, spécialiste du discours et de la mémoire collective. « Il représente cette duplicité fascinante qui fait tomber les crimes dans la légende. Le personnage a un caractère inattendu, il incarne la normalité, l’excellence. En tant que médecin, il est attaché à la lumière et porte en lui ces ombres que personne n’aurait pu soupçonner. »

Difficile d’en dire autant pour les crimes politiques du moment, ceux incarnés par l’ex-maire de Laval Gilles Vaillancourt, Michael Applebaum ou encore Jacques Corriveau, cet entrepreneur tombé en disgrâce dans la foulée du scandale des commandites, et qui eux, même s’ils animent les conversations du présent, pourraient vite se perdre dans les oubliettes de l’imaginaire social. « Leur potentiel d’exemplarité est mince, dit Alex Gagnon, parce que dans la culture politique actuelle, l’idée de corruption est devenue extrêmement banale. »

Pourtant, ne pas cultiver la mémoire de ces crimes, pour les partager avec les générations montantes, serait dommage, estime le chercheur qui rappelle que la mémoire collective d’un peuple est surtout l’addition de ses mémoires individuelles. « Le citoyen, le journaliste, l’auteur, l’intellectuel… ont aussi leur part à faire dans ce processus de transmission », dit-il, en se rappelant sans doute que les vérités de demain sont souvent faites des erreurs d’aujourd’hui.

La communauté du dehors. Imaginaire social et crimes célèbres au Québec

Alex Gagnon, Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2016, 494 pages. Aussi: «Nouvelles obscurités. Lectures du contemporain», Alex Gagnon, Del Busso éditeur, Montréal, 2017, 230 pages.

1 commentaire
  • Marc Therrien - Abonné 4 février 2017 10 h 44

    Éveillés, ils dorment- Héraclite


    Il est malheureux de constater encore une fois que les humains ont besoin d’atteindre des situations limites qui les obligent à penser en les sortant de leur torpeur pour changer un peu ce qui ne va pas. « Éveillés, ils dorment » comme disait Héraclite dans l’ancien temps de l’Antiquité. Un malheur comme celui-là ébranle la conscience de soi. La conscience de soi doit vivre avec ce paradoxe : nous croyons être constamment conscients tout simplement parce que nous ne pouvons évidemment pas prendre conscience du fait que nous ne le sommes pas. Ça nous prend une expérience butoir comme celle-là pour nous montrer tout ce que nous faisions ou disions sans en avoir une conscience fine. Enfin, l’expérience butoir de l’extrême permet de mieux définir la voie du juste milieu, si chère à Aristote, qui, nous espérons, gagne en qualité après la résorption de chaque crise paroxistique.

    Marc Therrien