Le troisième roman imparfait de Mylène Bouchard

Mylène Bouchard fait le récit éclaté d’une crise existentielle jamais résolue.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Mylène Bouchard fait le récit éclaté d’une crise existentielle jamais résolue.

Qu’est-ce que l’amour ? Kundera écrit quelque part dans Le livre du rire et de l’oubli que c’est avant tout une « interrogation continuelle ».

Dans son troisième roman, Mylène Bouchard soulève plus de questions qu’elle ne se risque à offrir des réponses. La relation amoureuse est-elle une « amitié imparfaite » ? « Quel est le plus grand courage : celui de vivre ensemble, à deux, ou celui de rompre pour regagner la solitude ? »

De l’île aux Coudres à Prague, d’hier à aujourd’hui, L’imparfaite amitié recompose à coups d’allers-retours le parcours en zigzags d’Amanda Pedneault, une journaliste culturelle québécoise de 48 ans. Installée à Prague en couple avec un journaliste tchèque qu’elle n’aime plus, Milan, avec qui elle a eu deux enfants, elle se trouve à la croisée des chemins.

Vingt ans après avoir jeté l’ancre dans la capitale tchèque, elle s’adresse ici à sa fille adolescente, Sabina (clin d’oeil au personnage de L’insoutenable légèreté de l’être, de Kundera), à qui elle entend léguer ce qu’elle appelle « une boîte de compréhension » qui contient des récits, des lettres, des fragments de récits de voyage, des griffonnages ou des conseils : « 1. Aimer très fort. 2. Résister. 3. Choisir. »

Lors de l’ouverture d’une galerie d’art à Prague, elle découvre avec surprise qu’Hubert Bouchard en est le propriétaire, un écrivain québécois dont Le répertoire des interdits est l’un de ses romans préférés. Amanda élabore dès lors une sorte de « pacte » flou : y choisir une oeuvre qu’elle aime par-dessus tout — sans jamais la posséder — et puis changer cette vie qui ne lui convient plus, sans regarder derrière, le jour où l’oeuvre sera vendue. « Je veux me guérir de trop vouloir tout, de tout vouloir posséder, de tout vouloir consommer. »


Un roman sentencieux

À travers l’inventaire rapide de ses amants et des lieux, Amanda prend la mesure de sa soif de la vie qu’elle cherche aujourd’hui à brider. « Je ne peux pas m’accoutumer à la perte que laisse la fin du sentiment amoureux. Je ne m’habituerai jamais à la perte de l’amitié. Avoir aimé pour perdre de vue ? C’est insoutenable. » C’est une autre forme de l’exil, pour celle qui s’est arrachée à l’île aux Coudres, au Québec, qui s’est arrachée des bras des hommes.

Née au Lac-Saint-Jean en 1978, coéditrice de La Peuplade, Mylène Bouchard « se consacre à l’échafaudage d’une réflexion morale sur les amours bonnes ». On retrouve sans surprise dans L’amitié imparfaite des thèmes, des ambiances (Prague, Kundera) et des personnages (Hubert) déjà apparus dans La garçonnière (2009), son précédent roman.

Récit éclaté d’une crise existentielle jamais résolue, le roman se fait souvent sentencieux : « On désire davantage ce qu’on ne possède pas et ce qu’on a perdu. Posséder tue le désir, à moins d’aimer extrêmement fort. » Ou bien : « L’amitié, c’est un amour qui résiste. »

Avec ses bonds chronologiques en arrière, ses pas de côtés, le roman de Mylène Bouchard est une tentative à la fois ambitieuse et maladroite de reconstituer la complexité d’une existence. Quelquefois touchant ou pénétrant, L’imparfaite amitié, en forçant la répétition du même, finit par tourner en rond et par nous étourdir.

Qui plus est, les déchirements amoureux de la narratrice semblent bien peu incarnés. Un côté abstrait, cérébral qui s’accompagne d’un colossal angle mort : pas le moindre corps ici, pas d’odeurs, pas de cicatrices, de baisers ou de larmes. Mais une ribambelle de personnages — amis, enfants, amants —, autant de silhouettes à la substance rare.

Et même Prague, figée encore une fois dans l’image recuite de ses vieux pavés et de ses cafés, figure à travers le roman tel un simple décor sans climat et sans habitants.

Qui trop embrasse mal étreint.

L'imparfaite amitié

★★ 1/2

Mylène Bouchard, La Peuplade, Chicoutimi, 2017, 400 pages