«Les furies» de Lauren Groff servent une ode à l’amour conjugal

Ode à l’amour conjugal, roman féministe aux allures de tragédie grecque, «Les furies» est rempli de questions profondes et lancinantes.
Photo: iStock Ode à l’amour conjugal, roman féministe aux allures de tragédie grecque, «Les furies» est rempli de questions profondes et lancinantes.

« Le couple, c’était mathématique. Pas additionnel, comme on aurait pu s’y attendre. Mais exponentiel. » Une équation à l’équilibre fragile et mystérieux dans tous les cas. C’est le terrain de prédilection de l’Américaine Lauren Groff, 38 ans, qui tente de distiller dans Les furies, son troisième roman, la volatile alchimie de la vie à deux.

Tous les deux étudiants au Vassar College, dans l’État de New York, Lotto et Mathilde vivent le coup de foudre, suivi d’un mariage rapide. La foi amoureuse de Lotto sera toujours sans appel : « Ma femme est le meilleur être humain de cette planète. »

Même si aux yeux de la mère du jeune homme, ancienne sirène dans un parc aquatique de Floride, agoraphobe cloîtrée depuis la mort de son mari multimillionnaire, Mathilde est une usurpatrice. Elle va leur couper les vivres et attendre. « Comme un personnage de Beckett. Une femme semblable à un poisson rouge qui aurait grossi jusqu’à occuper tout l’espace de son bocal ; seule issue possible, un bond dans l’éternité. »

Un homme et une femme

Très grand, bel homme, pourvu d’un réel magnétisme dont il sait jouer, Lotto est un acteur sans grand talent aux tendances narcissiques, qui alterne les séances d’audition et les épisodes de catatonie dans leur demi-sous-sol de Greenwich Village. Discrète, effacée, dévouée, Mathilde veille au grain du haut de sa beauté froide. « Elle travaillait seize heures par jour, six jours sur sept, il lui devait le gîte et le couvert. Il n’avait rien apporté dans leur couple. Seulement de la déception et du linge sale. »

Et puis les années filent de façon imperceptible. Un an de mariage, sept ans, dix ans. Des amis disparaissent de l’écran radar, les rêves deviennent un peu rassis, la trentaine fait son oeuvre. La vie. Des enfants ? Mathilde n’en veut pas, fin de la discussion.

Le sexe, heureusement, depuis le début, était le véritable « centre de gravité » de leur couple. Puis un jour, à trente ans, en une seule une nuit illuminée par le souvenir et le désespoir, Lotto écrit sa première pièce. Mathilde l’encourage : « Et tout ce temps, il était là, bien caché sous nos yeux. Ton véritable talent. » D’un coup de baguette magique, Lotto devient Lancelot Satterwhite, dramaturge inconnu, puis célèbre, dont l’oeuvre est un mélange contemporain de Shakespeare et de Sophocle.

Les fissures de l’âme

Plus on avance dans le roman de Lauren Groff, et plus les fissures dans le miroir lisse de « leur grand amour avarié » deviennent apparentes. Des drames secrets à la source de la personnalité de chacun se font jour. Que sait-on de l’autre ? Que peut-on seulement savoir ? « De grands pans de sa vie restaient inconnus de son mari. Ce qu’elle taisait était contrebalancé avec justesse par ce qu’elle lui racontait. Toutefois, il y a des non-vérités fondées sur des mots et d’autres sur des silences, et si Mathilde avait menti à Lotto, c’était toujours par omission. »

En combinant trajectoires et rebondissements, Lauren Groff déterre avec brio, dans une prose organique, riche, scintillante, les secrets de ses deux protagonistes. Des années plus tard, apaisée, tel un « poing fermé » qui ne s’était ouvert qu’au contact de son mari, elle saura reconnaître qu’apporter son aide aux autres, être une épouse, déployer un effort constant et souterrain pour faire jaillir l’oeuvre de Lotto, a été ce qu’elle savait faire de mieux. C’était son génie à elle.

Ode à l’amour conjugal, roman féministe aux allures de tragédie grecque, Les furies est rempli de questions profondes et lancinantes — qu’est-ce qu’une vie réussie ? Qu’est-ce que la fidélité ? Plébiscité notamment par l’ex-président américain Barack Obama, livre de l’année sur Amazon en 2015, le roman de Lauren Groff explore sans merci le malentendu qui est à la source de toute histoire d’amour.

« Tragédie, comédie. Tout est question de point de vue. »

Les furies

★★★★

Lauren Groff, traduit de l’anglais par Carine Chichereau, L’Olivier, Paris, 2017, 432 pages

1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 5 février 2017 09 h 05

    Encore

    Encore, je crains, une auteure qui met en scène ... un auteur, "la vie d'artiste à Greenwich Village, Montparnasse ou Mile-ex". Dans la vraie vie, il y a aussi des menuisiers, des comptables et des enseignantes vivant à Kansas City, Francfort ou Laval.