Quand Dimitri Bortnikov «murmure dans le cul de l’éternité»

Le narrateur est hanté par les morts de sa vie et par quelques vivants laissés derrière : «Depuis l’herbe a poussé sur sa tombe. L’herbe grasse que j’aurais pu manger… L’herbe du deuil qui nous donne le dégoût de vivre et qui n’est que la faim éternelle de la vie [...]»
Photo: Panyd / Creative Commons Le narrateur est hanté par les morts de sa vie et par quelques vivants laissés derrière : «Depuis l’herbe a poussé sur sa tombe. L’herbe grasse que j’aurais pu manger… L’herbe du deuil qui nous donne le dégoût de vivre et qui n’est que la faim éternelle de la vie [...]»

Dialogue incantatoire avec les morts, cascade de mots, le troisième roman écrit en français de Dimitri Bortnikov, Face au Styx, happe le lecteur, l’avale et le recrache, sonné, un peu ébahi.


Dimitri, le narrateur de ce gros roman, « mi-Russe mi-maboul » qui de son propre aveu ment comme il respire, est lancé dans une sorte d’errance perpétuelle. Son monologue s’écoule dans un flux célinien au souffle court, marqué de points de suspension, d’exclamations, d’interjections et de harangues célestes.

Souvent « plus seul qu’une souche dans la steppe », il a depuis longtemps l’habitude de se parler tout seul, Dimitrius. Ou alors il parle aux premières mouches du printemps, aux chats. Lorsqu’il est plus seul encore, il arrive même à ce « Russkof » halluciné de s’adresser à son « vingt et unième doigt », ce bout de chair qui lui pend entre les jambes.

Inventaire des morts

Avec sa tête « à faire peur aux poux », échoué à Paris où quelque part il a un fils de huit ans, Dimitri survit comme il peut. Gardien de maison (et de chats), aide ménager auprès de personnes âgées, veilleur de nuit dans le petit hôtel pourri d’un quartier chic, c’est une sorte de sans domicile fixe. Sa troïka pour arriver à survivre ? « La ruse, la joie, la femme. »

Hanté par les morts de sa vie et par quelques vivants laissés derrière, il trempe sa plume dans les eaux glacées du fleuve qui entoure l’Enfer. Il se souvient de sa lointaine Russie, de sa grand-mère et de son grand-père lubrique, droit sorti d’une toile de Brueghel. D’autres spectres de l’enfance, comme ce jeune ami bossu qui a fini par se pendre après avoir été faussement soupçonné d’un meurtre sans cadavre — celui d’une fille revenue une semaine plus tard de Sébastopol, toute bronzée.

Depuis, rien n’a été pareil. « Depuis l’herbe a poussé sur sa tombe. L’herbe grasse que j’aurais pu manger… L’herbe du deuil qui nous donne le dégoût de vivre et qui n’est que la faim éternelle de la vie et à ce moment-là précis on sent le fil rompu par la mort que l’être disparu nous met tout doucement entre les doigts… »

Il ravive le souvenir pénible de son service militaire dans l’Arctique (« deux ans d’horreur boréale ») dont il est revenu « fou jusqu’au cou ». La douleur, c’est aussi tous ces vieux qu’il a vus mourir, ou cette jeune beauté paraplégique qu’il a retrouvée pendue. C’est sa passion malsaine pour une journaliste française qui joue avec lui comme avec un yo-yo. Face au Styx raconte cette histoire d’amour désespérante, qui n’en finit plus de finir — une mort qui ne tue pas.

« L’agonie est lourde, mais la mort est légère »

Dans ses temps libres, remis de ses « dimitreries », il traduit en français les lettres d’Ivan le Terrible (le diamant noir de la littérature russe du XVIe siècle). Faut s’intégrer, dit-il : « Quand on pète parmi les nains, faut s’accroupir… »

Averti in extremis de l’état de santé de son père, il déboule dans un hospice de Samara pour assister à sa mort, empêtré dans sa révolte et son impuissance. « L’agonie est lourde, mais la mort est légère. »

Né en 1968 à Samara, sur les bords de la Volga, Dimitri Bortnikov vit en France depuis près de 20 ans. Il a mis huit années pour pondre ce livre torrentiel, piqué de pages puissantes — et d’un peu de gras, il est vrai. Derrière l’horreur, le souffle et l’errance, l’écrivain nous inocule sa passion contagieuse pour l’existence.

Abreuvé très tôt de classiques dans sa Russie natale, il a découvert Rabelais à huit ans. Peut-être est-ce pour se rapprocher de Villon, qui sait, qu’il a abandonné ses lecteurs russes depuis Furioso et Repas des morts (2008 et 2011) et fait le choix de la France et de la langue française.

Roman de rédemption d’un exilé, traité exorcisme dense et broussailleux, au final,
Face au Styx est une longue méditation sur l’injustice de la mort et la fugacité de l’existence. Rien de plus qu’un « murmure dans le cul de l’éternité », dirait-il. Accrochez-vous.

Face au Styx

★★★★

Dimitri Bortnikov, Rivages, Paris, 2017, 752 pages