La solitude d’un père

L'auteur Charles Quimper.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir L'auteur Charles Quimper.

À 16 ans, il rêvait déjà de devenir écrivain. À 39 ans, Charles Quimper publie son premier roman, Marée montante, un court opus sur le deuil insurmontable d’un père dont la petite fille est morte noyée.

« On a beaucoup parlé de la mort des vedettes dernièrement, fait remarquer l’auteur, mais la mort ordinaire, qui frappe tous les jours, on en parle peu, alors qu’on a tous connu quelqu’un qui est décédé. »

Pour autant, précise au bout du fil cet ex-installateur de piscine qui officie comme libraire à Québec, sa ville natale, « mon roman n’est basé sur rien que j’ai vécu personnellement ».

Père d’un garçon de 16 ans et d’une fille de 10 ans, il confie cependant : « Pour écrire ce livre, je me suis plongé volontairement dans le drame du père qui a perdu son enfant en m’imaginant comment je réagirais si ça m’arrivait. »

L’idée de Marée montante a germé en lui il y a une dizaine d’années. Elle ne l’a plus lâché. Mais est-ce par manque de confiance en son talent, par peur d’essuyer des refus de la part des éditeurs, ou par perfectionnisme, parce qu’il tenait à ce que chaque mot pèse dans son récit… La gestation du projet n’en finissait plus.

Collectionneur de machines à écrire, il a d’abord dactylographié ses premiers jets, avant de passer à l’ordinateur. Ce n’est que l’an dernier qu’il s’est enfin décidé à coucher tout du long son histoire. Mais en prenant soin de faire court : une soixantaine de pages, d’une remarquable densité.

« C’est un récit que je voulais bref, insiste-t-il, parce que 300 pages de ce drame-là, ça aurait été insupportable et pour moi et pour n’importe quel lecteur… »

La froideur de l’entrefilet

Au départ, il y a une dizaine d’années, il y a eu un entrefilet aperçu dans un journal. Charles Quimper dit avoir été frappé par l’économie de mots employée. « J’avais trouvé ça très froid comme façon de parler de la mort d’un enfant, d’un drame épouvantable. »

Il ajoute qu’on retrouve, à peu de choses près, le même genre d’entrefilet chaque été. « Je l’ai surveillé pendant 10 ans, cet entrefilet, dans les journaux locaux, et on parle toujours de négligence fatale. On utilise toujours les mêmes mots, c’est presque calqué d’année en année, ce qui a renforcé mon désir d’écrire cette histoire. »

Dans Marée montante, le père de la petite Béatrice est d’autant plus dévasté qu’elle s’est noyée alors qu’il a eu un moment d’inattention. Un sentiment de culpabilité terrible l’afflige. Mais Charles Quimper refuse de parler de négligence. « Je crois que c’est un accident, comme il y en a tout plein dans la vie. Un accident c’est un accident, le mot le dit. Employer le mot “ négligence ”, c’est une façon de présumer que c’est toujours la faute du parent si l’enfant échappe à son attention pendant quelques secondes. »

Un deuil difficile

Dans le cas de Marée montante, le corps de l’enfant n’a pas été retrouvé. Ce qui rend le deuil encore plus difficile. Cette façon de prolonger les souffrances du narrateur, l’auteur l’assume complètement. « Je voulais l’amener vers quelque chose de vague et de confus, pour laisser la place au lecteur de s’imaginer ce qu’il veut. »

Au final, on ne saura pas vraiment ce qui s’est passé. Pour la bonne raison que le narrateur lui-même est dans le flou. Ses souvenirs du drame en viennent à se confondre. Plus les jours passent, plus il est dans le vague, dans le délire, la folie.

Tandis qu’entre lui et la mère de la petite un mur de silence s’est installé, jusqu’à la déchirure irréparable du couple, une idée fixe l’occupe tout entier : aller rejoindre sa fille là où elle se trouve. Il entreprend alors une traversée en mer, en solitaire, sur un bateau de fortune.

Mais cette expédition a-t-elle bel et bien lieu dans la réalité où est-il en train de l’imaginer ? S’agit-il d’un procédé métaphorique de la part de l’auteur ? Au lecteur de voir. Charles Quimper refuse de trancher.

Ce qui est certain, c’est que lui-même n’oserait jamais naviguer en solitaire. « À 18 ans, je voulais tout plaquer, pour aller vivre à Gaspé et devenir pêcheur de homard, mais j’ai le mal de mer, ce qui a rendu la chose impossible. Honnêtement, j’ai mal au coeur sur le traversier de Québec ! »

La solitude du héros

Un livre l’a accompagné dans la gestation de son roman : Le vieil homme et la mer, d’Ernest Hemingway. Il l’a même recopié tout entier sur une machine à écrire. Question de s’imprégner du rythme de l’écrivain américain.

Mais il voyait aussi entre son propre projet d’écriture et ce livre phare des points communs. À commencer par la solitude des deux héros. « Leur solitude face à quelque chose de plus grand qu’eux, une chose qui les dépasse largement et contre laquelle ils doivent se buter, se battre. »

Charles Quimper note aussi que les deux se ressemblent dans leur incapacité à se montrer adéquats dans leurs rôles respectifs : père dans un cas, pêcheur dans l’autre.

Pour lui : « Les deux hommes sont également des êtres incomplets désormais. Il leur manque à tous deux ce pour quoi ils vivaient auparavant, ce qui était leur fonction première dans la vie. Et de même les deux protagonistes sont condamnés à perdre, à échouer, du moins c’est ce que leur réserve leur destin. »

Entre tragique et ludique

Dans Marée montante, le père, refusant d’admettre l’inévitable, ne cesse de s’adresser à sa fille, au présent. Une façon pour lui de garder sa petite Béatrice vivante, près de lui. Il revisite les moments partagés avec elle, refait avec elle les jeux qu’elle aimait tant.

Ces instants de grâce dans le roman au milieu de la noirceur, Charles Quimper y tient. « Je voulais fouiller le deuil pas seulement comme un drame lourd et difficile, mais d’une façon, j’oserais dire, ludique. Ou en tout cas poétique, lumineuse. »

Une histoire tragique de deuil impossible, Marée montante. Mais aussi, le chant d’amour d’un père à sa fille.

Quelques perles puisées dans «Marée montante»

« Je t’ai laissée derrière moi et depuis, chaque jour mon amour, c’est moi qui me noie. »

« Tu es le souffle dans mon cou, la brise qui me pousse sans cesse vers le large, tu es une ondée qui se déverse en moi. Je tisse ton souvenir en longues nattes dans lesquelles je m’enroule, je m’enveloppe, je me love. »

« Si j’avais su que ton passage parmi nous serait aussi bref, je crois que j’aurais refusé que tu dormes, j’aurais repoussé le sommeil de toutes mes forces, ou alors nous nous serions endormis ensemble dans ton petit lit. »

Marée montante
Charles Quimper, Alto, Québec, 2017, 72 pages
★★★1/2

Comment les forces mêmes soutenant la vie peuvent-elles tout à la fois être les forces mêmes du désastre ? se demande le père abîmé auquel Charles Quimper donne la parole dans ce bref premier roman, entièrement traversé par une fascination à la fois morbide et salvatrice pour l’eau. Bien qu’articulé autour de la noyade d’un enfant par négligence criminelle, Marée montante s’élève au-dessus de son anecdotique tragédie de départ en multipliant les métaphores navales et astronomiques, dérivant sans cesse entre le réalisme d’un quotidien ténébreux et la fable chimérique dans laquelle se réfugie le narrateur. Mais qu’est-ce qui, à la fin, appartient au délire fiévreux ou à la douloureuse réalité ? La force de cet entêtant lamento tient beaucoup à ce mystère. Il rappelle aussi à quel point la littérature sait mieux que quiconque décrire ce lourd brouillard que jette la mort sur la frontière séparant la vie intérieure de ceux qui survivent du reste du monde. Échapper à la tempête n’est jamais aussi difficile que lorsque son ventre en est l’épicentre.
Dominic Tardif