La poésie du doute par ses racines

Au croisement des influences et des tensions idéologiques, Louise-Amélie Panet a développé une poésie propre à l’esprit du Nouveau Monde.
Photo: Bibliothèque et Archives Canada (No MIKAN 3675771) Au croisement des influences et des tensions idéologiques, Louise-Amélie Panet a développé une poésie propre à l’esprit du Nouveau Monde.

En 1840, peu après les insurrections de 1837-1838, dans une fête populaire à Sainte-Mélanie, près de Joliette, on crie « Vive la reine ! ». La seigneuresse de l’endroit, Louise-Amélie Panet, en principe loyaliste, écrira : « En moi-même, je disais : “Vive le peuple pour la mutabilité !” » Le goût du changement, audacieux ou non, plaît à l’artiste perplexe qui sauve de la potence son neveu patriote et chante : « Faites qu’on espère, / mais n’aimez jamais ! »

Il s’agit ici d’un extrait d’un poème de Louise-Amélie Panet (1789-1862) datant de 1812, selon le chercheur méticuleux Marcel Ducharme, auteur du premier ouvrage substantiel consacré à la pionnière si méconnue de la littérature québécoise. À la suite de quelques autres chercheurs, Ducharme nous révèle des pages de celle dont le classicisme tardif n’affecte pas l’expression étonnante d’une sensibilité hors normes.

C’est du moins ce que suggèrent certains poèmes qui, beaucoup mieux que les oeuvres picturales de la seigneuresse, miniatures ternes et d’ailleurs souvent perdues, tranchent sur les désolantes conventions des lettrés isolés du Canada français peu alphabétisé de l’époque. Des vers démarquent l’artiste des fadeurs du pâle romantisme ambiant aussi bien par leur sonorité que par leur cynisme.

« De la plus sincère / On vante les droits, / Mais la plus légère / Fixe tous les choix », philosophe-t-elle dans un bal imaginaire. Qu’importe le jugement facile de ces messieurs ! Elle recommande de les prendre à leur propre jeu : « Aux hommes pour plaire, / Tendez vos filets. »

De son père, Pierre-Louis Panet, juge né à Montréal, qui s’était opposé à la reconnaissance légale du français, Louise-Amélie hérite d’un loyalisme britannique aveugle, mais de son grand-père maternel, le riche négociant Jean-Gabriel Cerré, aussi d’origine montréalaise, d’une fascination pour une alliance économique avec le continent amérindien dans le sillage de la traite des fourrures.

Propre à l’esprit du Nouveau Monde, ce dernier héritage la pousse, comme devant le pouvoir séducteur masculin, à s’affirmer devant l’Europe. Se disant « accablée d’une tristesse sans égale », elle demande aux autorités britanniques de gracier son neveu et fils spirituel Guillaume Lévesque, qui s’est révolté contre le pouvoir colonial. Même la France, l’ancienne métropole où elle regrette de ne pas avoir vu le jour, ne surclasse pas, à ses yeux, l’« âpre climat du Nord » sous lequel elle est née.

Elle dit au Canada : « Je t’appartiens pour la vie et la mort ! » Voilà la seule certitude qui se dégage des poèmes en donnant une valeur rare au doute secret et diffus qui les habite. Louise-Amélie Panet le devine : « Si par un jour chaud l’ombre est belle, / Semblable est la félicité / Qu’on goûte dans l’obscurité. » Annonciateur de notre modernité littéraire, le doute ne pouvait être que bénéfique.

Louise-Amélie Panet. Seigneuresse, artiste-peintre, poétesse

★★★

Marcel Ducharme, Point du jour, L’Assomption, 2016, 242 pages