L’ovni littéraire de Liu Cixin

L’auteur Liu Cixin
Photo: Lin Yi’an L’auteur Liu Cixin

Si l’univers est en constante expansion depuis sa création, les connaissances acquises à son sujet soulèvent aussi, à mesure, de nouvelles questions. La bonne science-fiction n’hésite pas à prendre ces questions à bras-le-corps.

Premier volume d’une ambitieuse trilogie culte, récompensé par le Hugo du meilleur roman en 2015 (remis chaque année depuis 1939 par la World Science Fiction Society, qui récompensait ici pour la toute première fois une oeuvre en traduction), Le problème à trois corps,de l’écrivain chinois Liu Cixin, réalise l’acrobatie de conjuguer astrophysique, histoire ancienne chinoise et passé maoïste dans un techno-thriller assez haletant.

Alors que la science-fiction anglo-saxonne s’appuie généralement sur un certain nombre de repères historiques et de codes culturels — ceux de la conquête de l’Ouest ou du film noir —, chez Liu Cixin, dont le roman se déroule entre 1967 et aujourd’hui, s’abreuve en plus à la révolution culturelle chinoise et au confucianisme.

À 53 ans, ingénieur informatique de formation, Liu Cixin, une sorte d’Arthur C. Clarke chinois, résumait pour sa part le New Yorker, est aujourd’hui l’écrivain de science-fiction le plus populaire en Chine.

Essayons de résumer. En plein coeur des « années de folie » de la révolution culturelle, Ye Wenjie, une jeune astrophysicienne de Pékin, reléguée dans un camp de travail pour avoir refusé de renier les principes de la physique quantique — jugée réactionnaire par les Gardes rouges. Sollicitée pour travailler dans une station de radiotélescopes, elle se verra confier par quelqu’un un livre « interdit » : Le printemps silencieux, publié en 1962 par la biologiste américaine Rachel Carson, un ouvrage précurseur du mouvement écologiste qui a sonné l’alarme quant au danger de l’utilisation des pesticides.

Interceptant plus tard un message envoyé depuis une lointaine (très lointaine) civilisation extraterrestre, elle y répondra à sa façon : « Venez ! Je vous aiderai à conquérir ce monde. Notre civilisation est incapable de résoudre ses propres problèmes. Nous avons besoin de votre intervention. »

Quarante ans plus tard, alors qu’une vague de suicides touche des centaines de scientifiques de haut niveau en Chine, convaincus que « la physique n’a jamais existé et n’existera jamais », une lutte souterraine s’engage entre le pouvoir chinois et une mystérieuse organisation radicale.

Au même moment, absorbé par un étrange jeu de réalité virtuelle (« Le problème à trois corps ») dans lequel une civilisation vivant sur une planète à trois soleils cherche une solution à sa survie, un chercheur en nanotechnologies est lui aussi mêlé à l’affaire. Une sorte de cheval de Troie pour préparer le terrain à la venue d’une civilisation extraterrestre alertée par l’appel de Ye Wenjie ? En attendant, le jeu permet à une poignée d’individus qui partagent des idéaux communs de se réunir et de propager leurs idées.

Mélange de thriller écologiste, de science-fiction plus traditionnelle et de « roman d’invasion » (façon La guerre des mondes de H. G. Wells), Le problème à trois corps nous propose un univers fascinant sur lequel flotte une atmosphère d’apocalypse appréhendée et de répression made in China.

Derrière tout ça, Liu Cixin pose surtout un regard inquiet sur notre planète. La menace qui plane sur l’environnement semble être au coeur de ses préoccupations. Faudra-t- il sauver l’humanité de l’homme ? Déjà, dans une de ses nouvelles parues il y a une dizaine d’années (« Le salaire de l’humanité »), des visiteurs venus de l’espace exigeaient une redistribution équitable de la richesse sur la Terre, expliquant que le capitalisme sauvage avait acculé leur propre planète à la destruction.

Intrigant ? Pour le moins. À suivre.

Le problème à trois corps

★★★ 1/2

Liu Cixin, traduit du chinois par Gwennaël Gaffric, Actes Sud, Paris, 2016, 432 pages

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