Le vertige du désir féminin vu par Sara Tilley

Alternant avec fluidité d’une époque à l’autre, Sara Tilley explore finement le désir féminin dans toute sa complexité, l’identité sexuelle, le souvenir d’un premier amour et la notion de consentement.
Photo: iStock Alternant avec fluidité d’une époque à l’autre, Sara Tilley explore finement le désir féminin dans toute sa complexité, l’identité sexuelle, le souvenir d’un premier amour et la notion de consentement.

Avec ce premier roman, d’inspiration autobiographique, l’auteure terre-neuvienne Sara Tilley frappe fort. Très fort même. De fait, l’héroïne qui se raconte en deux temps dans Écorchée évoque par sa quête d’amour absolu, son regard d’une cruelle lucidité et ses rapports conflictuels avec les adultes la Bérénice Einberg de Réjean Ducharme.
 

Au premier chapitre, Sara Tilley donne la parole à Teresa Norman, 23 ans, photographe vivant à St. John’s : « Ma passion, c’était de montrer fidèlement Terre-Neuve, l’esprit ouvert et sans cacher sa laideur — les déchets sur les quais, les graffitis sur les falaises, les supermarchés, le Disneyland des ivrognes qu’est devenue la rue George, les gamins qui se battent. »

Presque chaque nuit, Teresa s’éclate en boîte avec le cynique Mark et le flamboyant Gay Stevie. Ni le whisky ni le hasch ne peuvent lui faire oublier l’amour de sa jeunesse, Willassie, Inuit de 17 ans qu’elle a connu à l’époque où elle habitait avec son père et son frère cadet au Nunavut.

Au deuxième chapitre, c’est au tour de Teresa, presque 13 ans, de prendre la parole. « C’est magnifique. C’est blanc et plat à perte de vue. Il y a du bleu dans le blanc. Le ciel est bleu, et de petits morceaux de blanc flottent dans ce bleu. Il n’y a rien d’autre. Les deux couleurs se rencontrent dans une ligne parfaitement droite. Ce n’est pas un endroit pour vivre », dit-elle en arrivant à Sanikiluaq.

Trop blonde, trop blanche, celle-ci est victime des pires cruautés de la part de ses camarades de classe aux cheveux noirs et à la peau brune. Dès le premier jour d’école, Willassie lui lance un crayon dont la mine lui laissera une cicatrice sur la joue.

Or, la rêveuse lectrice des Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë a le coup de foudre pour ce sculpteur de pierre à savon doué et peu bavard : « Heathcliff est censé être basané, sombre, pas tout à fait blanc. Heathcliff est dangereux et physiquement imposant. Willassie est le garçon le plus fort de l’école. Il m’aime comme Heathcliff aime Catherine. Il ferait n’importe quoi pour moi. S’il apprenait que quelqu’un m’a fait du mal, il le tuerait. »

Alternant avec fluidité d’une époque à l’autre, Sara Tilley explore finement le désir féminin dans toute sa complexité, l’identité sexuelle, le souvenir d’un premier amour et la notion de consentement. Avec autant d’habileté, la romancière traite de maladie mentale, d’intimidation et de racisme. Ce ne sont certes pas les thèmes qui manquent dans ce dense récit introspectif à saveur sociologique et anthropologique. Ce n’est cependant pas cette abondance qui alourdit Écorchée, mais les descriptions maniaques que fait Teresa adulte des vêtements, des coiffures, des lieux.

À l’instar de sa jeune version, Teresa s’attarde avec complaisance aux détails les plus grotesques, les plus sanglants, comme si elle voulait repousser le moment d’affronter la réalité. Orchestrant savamment la voix des narratrices, Tilley dévoile lentement la tragédie familiale et la troublante vérité derrière cette romance juvénile. Alors que l’horreur éclate au grand jour après moult détours, la rédemption point enfin à l’horizon.

Écorchée

★★★ 1/2

Sara Tilley, traduit de l’anglais par Annie Pronovost, éditions Marchand de feuilles, Montréal, 2016, 568 pages